Onze heures. Je sors de la salle de bain en serviette puis me dirige vers ma chambre où je m’apprête à rentrer jusqu’à ce que mes yeux s’arrêtent sur la porte voisine, celle d’Odile. Elle est entre-ouverte. Je m’en approche et la pousse lentement, croyant avoir entendu du bruit, je découvre que le lit est vide, et la chambre aussi.

Je retourne dans la mienne pour m’habiller et me coiffer, puis quelques minutes plus tard, je rejoins le rez-de-chaussée où je trouve le simili assise dans le divan. Elle semble toujours un peu fatiguée mais déjà un peu remise de ses blessures. Sans m’arrêter devant elle, je rejoins l’espace cuisine où je me sers un verre d’eau. En tant que tel, je n’en ai pas besoin mais cela permet en général de me rafraichir les esprits. Tandis que j’en descends le contenu, je tourne les yeux vers l’intéressée qui me fixe. Je hausse les épaules l’air de lui demander pourquoi.

-Comment ça s’est passé hier soir ? Je ne t’ai pas vue rentrer.
-Tu dormais déjà, je n’ai pas voulu te réveiller.

Elle continue de me fixer, attendant que j’abrège le suspens. Je la rejoins dans le salon où je m’assieds sur une méridienne.

-Ca va, ne t’inquiète pas.
-Ouf.

Ses épaules se détendent et elle se laisse aller en arrière sur le dossier moelleux puis elle affiche un sourire rassuré.

-Je lui ai dit que tu ne serais sans doute pas capable de venir travailler demain non plus.
-C’est vrai ?

Elle semble d’autant plus satisfaite de cette nouvelle. Il était très peu probable qu’elle soit opérationnelle demain.

-En outre, j’ai discuté avec Pavani hier soir après le service.
-Qu’a-t-il dit ?

C’est à mon tour d’afficher ma satisfaction, cette histoire commence enfin à avancer, et l’annonce de cette soirée d’ouverture semble indiquer que nous approchons du but. Pour le moment, tout se passe encore selon les plans du Président. En repensant à lui, je perds mes yeux tout autour de nous.

-Il n’est pas là ?
-Qui ça ?
-Le Président.
-Il travaille dans le bureau. Je lui ai demandé si je pouvais l’aider pour quelque chose mais il m’a expliqué que ça n’avait rien à voir avec Costa.

Je hoche la tête.

-Donc Pavani ?
-Ouais. Bon, il veut qu’on bosse sur la soirée d’ouverture de l’Asmodée.

Ses yeux s’illuminent.

-C’est génial !
-Et nous visitons les lieux demain.
-Nous ?
-Bah lui et moi.
-Il n’organise pas de soirée ?

Elle semble inquiète, soucieuse de cette nouvelle.

-Qu’est-ce qu’il y a ?
-Tu ne trouves pas ça bizarre ?
-Non, pourquoi ? Il doit organiser sa soirée, et il veut que nous nous en chargions.
-Et comme par hasard, cela arrive quand je ne suis pas là. Promets-moi de faire attention.
-Du coup, je me demande si nous aurons besoin de l’architecte. J’imagine que cela dépendra de s’il me montre uniquement l’Asmodée ou si j’ai aussi droit à une présentation du Blo…
-Je ne plaisante pas Nina, promets-le-moi.

Je la regarde sobrement, l’air neutre. Je réfléchis à la question. Quand bien même prévoirais-je d’être prudente, s’il s’avère que c’est un piège, je suis forcée de m’y précipiter. Je ne peux pas dire non. Et je n’ai pas l’impression que Pavani nous suspecte à l’heure actuelle. Sans doute est-il trop obnubilé par son projet et sa vengeance envers mon patron.

-Je ferai ce que je peux, mais je ne dois pas paraître suspecte.

Nous discutons ensuite de choses et d’autres, elle me raconte sa fin de journée hier, qu’elle a pratiquement passée uniquement dans sa chambre. Je l’écoute distraitement me laissant aller à quelques coups d’oeil régulier vers la porte donnant vers le bureau lorsque j’entends un bruit. Nous parlons du fait qu’il faudra de toute façon retourner ensemble et clandestinement à l’Asmodée pour cacher les armes et pour en avoir une représentation détaillée et fidèle.

Au bout d’un moment, je sens mon gummiphone vibrer. Je le sors et vois que c’est un email de Little Bro. J’y découvre un scan d’un journal papier datant d’il y a six ans. Cela parle de plusieurs décès suspects de prostituées dans Illusiopolis à plusieurs dates  dont les corps ont été retrouvés à divers endroits. Il apparaît qu’elles se connaissaient plus ou moins. L’article fait une comparaison avec Jack l’Eventreur mais d’après ce que je comprends, le mode opératoire n’est pas le même. Ces femmes ont été tabassées et torturées. Cela ne ressemble pas à ce bon vieux Jack, pour avoir moi-même connu cette époque.

Je lis le texte écrit en bas de l’article par Little Bro.

De: littlebro@freegummi.com
Qu’en pensez-vous ?
Si je vous disais que ces femmes travaillaient régulièrement dans un établissement underground tenu par un homme de notre connaissance ? Si je vous disais que c’est ainsi qu’il a fait sa richesse, sur le dos de la prostitution, bien avant d’investir dans les hôtels onéreux de Costa. Si je vous dis que le succès de son affaire reposait sur toutes les libertés qu’il laissait à ses clients.
De : alix-may@gummi.com
Qu’entendez-vous par « toutes les libertés » ?
De: littlebro@freegummi.com
D’après les informations que j’ai pu récolter… Certains clients avaient le droit de se montrer extrêmement violents, s’ils étaient prêts à y mettre le prix. Une des femmes a mis fin à ses jours, une autre est probablement morte à force d’avoir reçu trop de coups, une autre a été étranglée. Je n’irais pas jusqu’à dire que Pavani avait prévu qu’ils les tuent mais… ça ne l’a pas arrêté on dirait.
De : alix-may@gummi.com
Avez-vous autre chose à me donner ?
De: littlebro@freegummi.com
Je vous enverrai des preuves de ce que j’avance, et d’autres faits aggravants.



Il n’est pas impossible qu’il ait décidé de réitérer cette expérience mais dans un contexte plus «  haute de gamme » avec le Bloody Key. Cet homme est probablement l’être le plus répugnant et abjecte que cette terre ait porté. Tantôt il semble vous montrer de l’intérêt, il semble presque humain, et l’instant d’après, vous comprenez qu’il ne respecte rien, qu’il méprise la vie et le corps de ses égaux. Je ne suis pas en colère évidemment, mais je peux presque me réjouir du fait que l’humain, armé d’un coeur, peut créer de bien pires monstres que l’être dénué de coeur. Imaginer que je pourrais revivre ces instants, des souvenirs de cette période à Londres, où il fallait… il fallait… Cela me fait serrer les poings.

-Qu’est-ce qu’il y a ?

Je lui tends le gummiphone et je me lève, m’approchant de la baie vitrée offrant une vue sur la terrasse et la piscine.

-Quel connard, quel monstre.

Je ne me retourne pas, je ne réagis pas vraiment. Je ne fais que regarder cette vue, ce temple de la richesse construit avec le sang des putes d'Illusipolis.

-Tu n’es pas obligé d’y aller, Nina.

Est-ce vrai ? Puis-je vraiment renoncer alors que nous sommes allées si loin et risquer de tout foutre par terre ? Par crainte ? Non, je n’ai pas peur. Ou plutôt si, j’ai peur de ce que je pourrais faire s’il advenait que je perde mon calme. Qu’il essaie de s’en prendre à moi et…

Je tourne sur moi-même et fais face à « ma soeur ». Je secoue la tête.

-Si, il faut que j’y aille. Non seulement je vais offrir à Rufus Shinra sa meilleure acquisition depuis des années. Mais nous allons détruire cet enfoiré. Et un jour…

Je la rejoins à nouveau et me penche vers elle de sorte que ma bouche soit tout près de son oreille et que personne ne m’entende.

-Je lui arracherai son coeur de gros porc indigeste, et je le recracherai.