Je suis sous mon meka, dans le garage. Je l'ai renversé, avec les filles et avec tout un système de levier, de chaîne, de poulie, pour qu'il soit sur le dos, couché sur des rails rehaussables, des genre de plateformes qui tiennent le meka à quarante centimètres du sol. Et ça fait... complètement deux heures entières que je suis là, à essayer de resserrer des vis énormes qu'on a rajoutées pour maintenir des plaques de protection sur l'armure toute pétée de ma machine. Et... je suis en full galère. Je dois forcer comme une dingue sur ma clé de je-sais-pas-combien pour serrer un millimètre en plus... et je fais ça... sans savoir si ça tiendra. J'aurais totalement pu faire ça sur une échelle ou un truc comme ça mais bon, j'ai essayé quinze secondes et j'étais pas à l'aise. Genre je suis D.Va, pilote professionnelle de meka capable de voler, c'est pas tellement le vertige qui m'a prise, c'est plutôt le côté : je dois forcer comme une tarée sur des vis pour faire tenir des plaques de tôle, bref, j'arrive pas à garder un équilibre. Couchée, même si j'ai mal aux bras, à force, je... suis sûre de ne pas tomber ! Et si le meka finit par m'écraser, je pourrai dire que ma mort était raccord avec ma vie !

J'entends des pas approcher de moi. Je vois rien, sinon ce que j'éclaire avec ma lampe de poche frontale. Je sens un contact sur mes jambes, je réagis pas. Quelques secondes plus tard, je vois en baissant les yeux que Hengameh se glisse elle aussi sous le meka.
« Je peux regarder ? » Je réponds pas, je regarde ma vis, et j'essaie d'un peu serrer. Elle vient se mettre juste à côté de moi, son bras contre mon bras. « Je te gêne ? »

« Non. » Je souris un peu. « Je suis contente que tu viennes près de moi. » Sa main vient chercher la clé dans la mienne, je la laisse faire et souffle un peu, essayant de retrouver des sensations dans les bras. Elle force pendant quelques secondes, progresse un peu. « Pas mal ! » J'essaie d'enlever ma lampe de poche frontale pour la poser à terre entre nous deux, en équilibre pour qu'elle continue d'éclairer la vis. Je pose mes mains sur mon ventre et je regarde ce qu'elle fait.

« C'est bien. J'aime bien être ici. » dit Hengameh, entre deux efforts. « Il fait chaud. Et on se sent en sécurité. » Je hausse les sourcils. « Faut pas être claustro, et faut pas avoir peur que le meka te tombe dessus. »

« Hmm. » Elle hésite quelques secondes. « Ca veut dire quoi claustro ? »

« Claustrophobe. C'est les gens qui détestent être enfermés dans des petits endroits genre des placards, des... solariums. » Purée, le deuxième exemple qui me vient en tête c'est solarium ? Vraiment ? « Ou tu sais... l'intérieur d'un meka. » Je ris et je la regarde. J'attends un sourire et... je sais pas si c'est parce qu'elle me voit la regarder mais elle finit par sourire. « Moi ça va, je ne suis pas caustrophobe. » Je relève pas l'erreur, je laisse ça à son instit. Quand elle veut bien me parler, je... prends pas le risque de la brusquer, tu vois. «  À Agrabah, dans le temple, » elle fait une pause pour essayer de resserrer un boulon. Purée boulon ! C'était ça le mot, pas vis ! Rolala comment je fais pitié ! « On dormait tous ensemble, avec mon akhi et mes oukhty, et avec la Seyyede, dans une toute petite pièce avec des tapis. » Je hoche la tête. Elle a l'air d'avoir oublié mais je me souviens super bien de cette pièce. C'est là que je les ai rencontrés. Et quand elle dit tapis, elle veut dire morceaux de tapis récupérés d'un peu partout pour faire un patchwork affreux couvert de mites. « J'avais toujours Babak dans mes bras quand je dormais. Et Fa' avait Jila. Et la Seyyede ronflait très fort. » Elle rigole, moi aussi.

« Tu arrivais quand même à dormir ? » Elle hausse les épaules. « Tout le temps. On était très fatigués tous les jours. »

Un petit silence s'installe. Elle lâche le boulon, comme si c'était bon. Au pire, on verra, je suppose. Mais on reste là. « Il sera vraiment beau. » Je fais une moue bizarre, cherchant une manière de... partager mon ressenti, on va dire. « Ouais, façon de voir. Très rafistolé. »
« Oui mais c'est beau. On a pris cette plaque de la plaque d'une voiture. »

« Oui, le capot au-dessus du moteur, c'est vrai. »

« Et celle-ci, d'un autre capot. » Ouais... En vérité, la plupart des pièces dont je me suis servi, c'était des capots. C'était le plus facile à détacher du reste, et suffisait de plaquer ces pièces contre ce qu'il restait du meka pour renforcer son armure. Le plus dur, avant ça, ça a été de refaire fonctionner ses pieds et de rattacher ses bras. Là, c'était de la vraie mécanique. En fait, c'est bien simple, ça fait quatre jours qu'on ne fait QUE regarder des tutos sur internet pour utiliser tel outil, pour connaître des techniques de forage, bref. Je suis ultra fière de nous. Bien sûr, je suis pilote de meka, mais j'y connais rien en mécanique, et ça a été valorisant, ici, même si c'est pour un résultat aussi laid, qu'on ait fait ça ensemble, toutes les trois.
Je tourne ma tête pour regarder Hengameh. Elle porte la combinaison de mécano que je lui avais trouvée, et ça lui va trop bien. J'ai mieux géré le rafistolage du vêtement que de ma machine ! Il a fallu couper les pans du pantalon et les bras du haut, mais... en retroussant, ça lui donne un style. Elle a toujours les cheveux attachés en une queue haute, le col de la combi légèrement ouvert. De toutes façons, elle a très peu de formes donc ça fait même pas le début d'un décolleté. Fa' a voulu l'imiter mais euh... je l'en ai empêchée, comme elle a plus de rondeur. Et bien sûr, j'ai continué dans mon délire photo. Ça alimentera de dingue les photos diffusées sur mon D.Rigeable !

Et... même si elles partent. Je leur crée tout un portfolio pour plus tard ! De vraies chances de s'en sortir ! Enfin bon. Je vais arrêter d'essayer de m'auto-convaincre.


« Tu t'amuses quand même bien ? »

Elle a l'air de réfléchir. Je sens mon coeur se serrer dans ma poitrine, mes poumons qui se mettent en off et tout mon corps qui se raidit. « Oui oui. C'est sympa d'être entre filles et entre grandes.» Tout se relâche, aussi rapidement, et je souris. « Kotetsu ne te manque pas ? »

Elle hausse les épaules, une nouvelle fois, mais... sous un air de je-m'en-fous, je vois ses lèvres un peu tressaillir, et c'est peut-être juste moi qui me la joue mentalist niveau secret story, mais... je sens que c'est quand même quelque chose qui la touche. « Je m'en fiche. Il ne m'aime plus. » Et je crois entendre Fahimeh. Elles deux ont un peu trahi le groupe, c'est vrai. J'ai l'impression que c'est arrivé il y a dix ans. Mais oui, elles ont éliminé Xav' et sa mère, alors qu'ils étaient encore nos alliés. Et oui, y a un certain froid qui s'est jeté. J'en ai déjà parlé avec elle mais... « Si si. Il vous adore. J'ai aucun doute là-dessus. » et j'essaie d'être vraiment rassurante mais aussi ultra sûre de moi, genre test pas, tu peux pas douter de ce que je dis. « Tu l'as pas connu avant. »

Elle tourne une seconde la tête vers moi, un air curieux au visage mais se remet droite, genre peut-être un peu gênée ; Je me remets droite moi aussi pour pas l'oppresser. « C'était un vrai gosse. »

« Comment ça ? »

« Il était super fan de mes vidéos. » dis-je en insistant sur le super. « Et genre quand je lui parlais, c'était le petit premier de la classe, tout poli, tout timide. » Note que y a des points sur lesquels c'est la même, maintenant. « Tout le contraire de toi. »

« Je suis polie. » rétorque-t-elle. Je ris en soufflant du nez. « Pourquoi tu ris ? C'est vrai ! » Elle a l'air un peu vexée. « Oui non c'est vrai que tu es polie. Après... tu as un caractère plus franc et plus indépendant. T'as pas besoin des autres et tu le montres. »

Et ça c'est pour le dire poliment parce que des mauvais caractères, j'en ai vu, mais le sien rivalise avec le mien.

« Mais lui... quand vous êtes arrivées, comment il s'est impliqué directement, c'est dingue. Il cuisine de ouf, il vous aide avec les devoirs, il vous fait réviser, genre... c'était un gosse mais là, je trouve qu'il a pris de dingue en maturité. » Je parle surtout pour les filles parce que Babak c'est surtout moi qui m'en occupe, comme il va pas à l'école comme les autres, qu'il est tout le temps dans son tournage et qu'il a besoin d'un contact plus social. « Donc rassure-toi. Il tient à vous presque autant que moi. » Je me mords l'intérieur de la joue en regardant ailleurs, un point de lumière sous le meka. Elle ne relève pas, ne dit rien. « Tu es quelqu'un d'exceptionnel, Hengameh. Tu tiens à ta liberté et je respecte ça de dingue. Tu veux faire ta propre vie. » Je sens... une gêne dans l'air, et... c'est pas froid mais c'est assez tendu. « Et quand tu voudras repartir à Agrabah avec ton frère et tes soeurs, je te laisserai faire. »

Ouais, j'aurais pu ne pas en parler, juste kiffer le moment. Et puis non. Je veux... faire ce que je veux, toujours et tout le temps, en jeu, professionnellement ou dans ma vie personnelle. Et ce que je veux, c'est être un peu honnête sur ce que je ressens. « Tu me manqueras horriblement mais je vais faire tout pour que t'aies une vie de dingue. Tu le sais ? » Elle hoche la tête. C'est déjà bien. « Je connais beaucoup de gens. Je vais essayer de te trouver un professionnel qui pourra t'aider à utiliser ton agilité et ta souplesse, et devenir juste... la best. Tu serais d'accord ? »

Elle hoche encore la tête et sourit. « Ce serait bien que j'apprenne. »

« Oui. » Assez naturellement, je pose ma tête juste contre son épaule. Et j'attends... qu'elle réagisse, qu'elle me tape, qu'elle me parle. Mais elle dit rien, laisse faire. Et on regarde le dos du meka pendant supra longtemps.