Toute personne présente sur le pont retient alors son souffle. Sous nos yeux vigilants, un mécanicien en combinaison spatiale manoeuvre une petite grue dont le bras télescopique progresse dans le circuit de refroidissement du moteur MS-4.

Une caméra sur la grue elle-même lui permet d’avoir une vision sur l’écran relié à l’engin. Nous voyons bientôt apparaître les débris coincés dans le conduit. La pince attrape les plus petits morceaux à l’aide de son champ électromagnétique.

-Pour le gros morceau, il va falloir forer.

Nous entendons la voix et la respiration marquée du mécanicien dans les hauts-parleurs de part et d’autre et de l’écran. Je regarde autour de nous, tout le personnel du pont et tous les officiers restent silencieux. De cette opération dépend la stabilité du vaisseau qui pourrait sans cela continuer de dévier petit à petit dans le vide galactique et se retrouver entraîné dans le champ gravitationnel d’un trou noir ou dans l’orbite d’un monde.

La foreuse laser troue progressivement l’encombrant à plusieurs endroits et saisit les morceaux pour les coincer dans son filet de délestage.

-Opération réussie.

Tout le monde reprend son souffle et applaudit, même Temerys. Elle s’approche de moi.

-Ok, donc ils ont réparé les soudures des injecteurs et débloqué les conduits. Il faut faire quoi maintenant ?

La chef-machiniste sortie spécialement de son trou pour l’occasion intervient dans notre conversation.

-Le mécanicien rentre au bercail, on désactive la sécurité et on regarde si le moteur redémarre de façon stable.

Je m’éloigne des deux femmes et m’approche des pilotesstés autour de grandes tables disposées au milieu du pont sur lesquelles nous avons une vision radar holographique des environs.

-Lieutenant, aucun ennemi à signaler à proximité ?

L’homme semble hésiter avant de me répondre. Il jette un oeil vers son officier supérieur vers lequel je me tourne et qui flegmatique, finit par donner son accord en hochant la tête.

-Non, Madame. Nous les tenons en respect et à distance grâce à notre puissance de frappe inégalable. Personne n’ose entrer dans notre portée de tir.  
-Il en a toujours été ainsi et ce n’est pas aujourd’hui que cela va changer.

Je me tourne vers le commandant du pont. C’est un homme d’une soixantaine d’années au visage marqué par le temps et à l’allure stricte. Il me regarde avec une certaine sévérité mais je n’en formalise pas.

-Donc commandant, il est peut-être préférable de ne pas ébruiter nos défaillances techniques je suppose.
-Personne ici n’aurait trahi la confiance du Président en répandant ce genre de nouvelles, ou en…
-Ou en…?
Je devine la suite mais ai hâte de l’entendre de sa bouche.

-En prenant autant part à ce jeu et en sacrifiant tous ses habitants pour votre gloire égoïste, sans parler des dégâts qui ont été causés d’un point de vue matériel. Force est de constater que pour l’heure, nous devons faire avec un vaisseau que vous avez fragilisé avec votre amie.  

Je souris en coin et baisse les yeux tout en feignant la réflexion.

-Vous me ferez donc croire qu’aucun de vos officiers n’a participé à ce jeu ? Qu’aucun n’a pris les armes pour tenter d’éliminer son prochain ? Quel altruisme.

Je balade mes yeux tout autour de nous, fixant un à un chacun des membres d’équipage. Non. Tout ce que je vois ce sont des humains, des coeurs forts et des coeurs faibles, mais tous ont des imperfections, des béances, des ambitions, des aspirations. Le commandant quant à lui ne vérifie pas l’entièreté de son équipage, non, il me regarde fixement. Un aveu ou une confiance totale en ses hommes ?

-Mademoiselle Arad, puisque vous semblez décidée à coopérer avec nous et que vous nous avez proposé votre aide, pourriez-vous faire une inspection du vaisseau pour vérifier que tous les dissidents ont bien été éliminés et toute forme de rébellion mâtée ? Cela pourrait convaincre le commandant de votre motivation pour la cause.

Matada, un capitaine dont j’ai fait la rencontre quelques minutes plus tôt et qui semble moins hostile que les autres vient d’intervenir dans la discussion, sans doute dans l’espoir d’empêcher un conflit qui ne pourrait résulter que sur des insultes : nous ne pouvons tout simplement pas nous blesser réciproquement. Je le regarde avec curiosité.

-Vous avez des raisons de penser qu’il reste des survivants ?
-Je le crains, enfin, si l’on peut dire. Même si le gaz a agi rapidement, certains hommes ont du comprendre à temps et trouver des masques à gaz ou un moyen de se cacher dans des zones hermétiques. Je ne vois que cela. Je viens d’en apercevoir qui sont saturés sur des images de surveillances.

Je m’approche de l’écran qu’il m’indique sur laquelle on me passe une boucle d’hommes encagoulés mais bien opérationnels.

-Moi j’en suis, je commençais à m’ennuyer.

Temerys vient me taper l’épaule avec enthousiasme.

-Ce sont des premières classes, Temerys.  
-Et alors ? Toi et moi on se les solo sans souci.