-Bon. On a les clés, on sait ce qu’on doit faire. Il faut qu’une d’entre nous reste ici pour activer le protocole quand l’autre lui aura donné le signal. Elle passe à travers la trappe, on met les masques.
-Elle pose le minerai et déclenche la réaction.
-Elle referme dès que possible et alerte l’autre que c’est bon. On relance les machines. Et on bute tous les participants restants dans l’entièreté du Vaisseau-Mère. Un vrai jeu d’enfant.

Dans l’idée oui, dans la pratique, la chose est risquée. Nous ne sommes vraiment pas à l’abri d’une surchauffe trop importante et de la perte d’une partie du vaisseau qui empêcherait sa maintenabilité dans l’espace. La vraie question c’est qui fait quoi.

-Je suis plus balaise que toi, je devrais y aller.
-C’est pas juste une question de force physique. Il faut un peu de discrétion pour cette manoeuvre. Il reste encore pas mal de participants dans ce vaisseau et il vaudrait mieux en éviter le plus possible. En revanche si tu restes ici, tu seras plus à même de gérer si jamais des gars débarquent et que tu dois défendre ta position.

Je la regarde le plus sérieusement du monde. Nous sommes dans le coin de la salle des machines, et nous parlons à portée d’oreille afin que personne ne surprenne notre conversation dans la confusion du vacarme permanent.

-Parce qu’on ne peut pas se permettre que tu lâches ta position. Il faut absolument que tu puisses relancer la machine.
-Bon. Ok. Par contre un truc me titille l’esprit. Qu’est-ce que je fais si tu mets trop de temps à sortir et que ça commence à sauter dans tous les sens ?
-Bah, tu fermes quand même.

Elle semble interloquée, totalement prise au dépourvu par ma question. C’est pourtant la seule réponse à donner.

-C’est marrant, je te croyais pas si altruiste.
-Je ne le suis pas. Mais si le vaisseau est détruit, je suis éliminée avec de toute façon.
-Ouais, puis si tu détruis « sa » première femme, il voudra jamais te pécho.

C’est vrai que de ce point de vue, j’ai tout intérêt à mener à bien la suite des festivités. Et la possibilité de survivre malgré une explosion à des milliers de kilomètres de toute chose en invoquant un portail en dernière minute ne m’attirerait que des questions problématiques par la suite.

Je me prépare alors dans un coin de la salle des machines, prenant le sac de Temerys contenant déjà le minerai et le réactif, j’y ajoute le masque à gaz. J’attache mes cheveux en queue de cheval pour en être quitte.

-Bon je vais y aller. Reste pas loin de l’interrupteur et essaie de surveiller le graph’ des températures quand j’aurai ouvert, tout en me tenant au courant.
-T’as bien ton gummiphone ?

Je pose les doigts sur la poche de mon blouson en cuir et reconnais la forme de l’objet rigide au toucher. Je fais un petit signe de main à Temerys et sors des lieux dans une relative discrétion. En sortant, la première chose qui me frappe c’est l’absence de bruit, c’en est presque déroutant. Je ne reste pas bien longtemps dans la même position et cherche une cabine à proximité. J’en trouve une et m’engouffre dedans en regardant autour si personne ne m’a vue.

Dedans, je fais apparaître un portail qui me mène à proximité de la trappe donnant accès au conduit principal alimentant le système de refroidissement. Il était évident que Temerys n’aurait pas pu le faire avec autant de discrétion. La trappe est elle-même dans un grand tunnel sombre rempli de câblages ; c’est un endroit accessible mais peu praticable, emprunté uniquement par les unités techniques en temps normal. Je ne risque donc pas de rencontrer quelqu’un ici. La seule source lumineuse ici vient des petits témoins qui s’allument de façon intermittente.

J’en profite pour marquer une pause, reprendre totalement mes esprits et récupérer mes capacités à me concentrer après l’invocation d’un portail. Je sors mon gummiphone et traîne sur les profils des personnalités du moment, celles qui marquent le Battle Royal par leurs aptitudes au combat, leur capacité à survivre, ou tout simplement leur obstination à venir provoquer ce qu’ils ne peuvent vaincre dans les commentaires.

Toujours aucune nouvelle du Président.

Il avait profité de l’espace commentaire pour répondre à l’influenceuse et lui demander des nouvelles. Cela m’avait singulièrement exaspérée évidemment. En y repensant, je sens encore des particules de ténèbres s’échapper de mon visage sans que je puisse le réprimer. J’avais alors fini par imaginer des scénarios où il la rejoignait à San Fransokyo pour l’aider, elle, qui faisait tant pour l’image de son entreprise. Comme si la Secrétaire ne lui suffisait pas ou plus.

Remarque, ça je peux aisément le comprendre.

J’attends encore quelques minutes, estimant le temps qu’il m’aurait fallu si je m’y étais rendue à pied. Puis j’appelle Temerys.

-C’est bon ? T’es en place, t’as pas trop eu de problème ?
-Deux éliminations assez mineures.
-Ok super. Dis-moi quand t’es prête.

Je me remémore toutes les étapes, respire lentement et profondément pour canaliser cette énergie en moi.

-Ok vas-y, déverrouille le protocole.

J’entends à travers le haut-parleur de mon gummiphone les bruits habituels des machines mais pas seulement ; bientôt une alarme se met à retentir dans la salle des machines. Je lève les yeux et me rends compte qu’un gyrophare rouge se met à clignoter au-dessus de la trappe.

-Ca devrait bientôt s’ouvrir.

Je fixe la source lumineuse aveuglante et attends. Au bout de quelques secondes, elle cesse de clignoter mais reste allumée. Puis j’entends une dépressurisation au niveau de la trappe. Je l’ouvre aussitôt.

Je m’insère dans le passage et arrrive dans un tunnel d’environ deux mètres de diamètres. Je suis immédiatement frappée par le froid qui y règne car il est presque insoutenable. Cela me mord la chair et mes ténèbres en sont immédiatement alertées. Je n’ai pas le temps de penser à l’apparence que je pourrais prendre. Je garde le gummiphone accroché à ma ceinture et sors le minerai de son sac de protection. Je le dépose à terre.

-Ok, tu peux mettre ton masque.

Nos voix sont modifiées par le port du masque et la communication devient légèrement plus technique. Je ressens alors un vif tremblement lointain. Vu la distance que je suppose, l’explosion a dû être assez conséquente.

-T’as senti ça ?
-Ouais… Attends, je regarde le moniteur. On a perdu… le système de refroidissement du générateur électrique des étages 24 et 25. La zone a immédiatement été coupée en oxygène. Waw, tu verrais la température qu’il fait dans l’espace.
-Je peux imaginer, il doit bien faire -20 ici.

Tout en l’écoutant parler j’ai sorti la bouteille de réactif. Je l’ouvre précautionneusement. Je porte des gants mais ils ne sont définitivement pas faits pour résister à de l’acide. Une nouvelle secousse arrive à mon oreille faisant trembler la surface sur laquelle je me tiens debout. Je fais mon possible pour ne pas répercuter cet événement sur la stabilité du liquide.

Je m’écarte alors du minerais et vide le contenu de la bouteille entière sur le minerai. Immédiatement, une grande quantité de dégaze en sort et la vision devient rapidement compliquée dans le tunnel.

-C’est bon, je sors, sois prête à tout relancer.

Je me glisse au travers de la trappe pour ressortir et la referme aussitôt en exerçant toute la pression que je peux sur la poignée. Je ressens de nouvelles perturbations et une pression étrange, comme si j’étais déséquilibrée ou que le vaisseau déviait.
-Maintenant !

Une vibration plus régulière réapparait alors, progressive, et maintenant intensive.

-C’est normal que ça fasse autant de bruit ?
-Le mécanisme automatique doit tenter de compenser la montée en chaleur de l’entièreté du vaisseau.
-C’est marrant, j’ai pas senti de différence. Je veux dire, si on oublie les trois zones qu’on a perdues dans le feu de l’action.

A vrai dire, il se peut tout à fait que nous n’en n’ayons pas fini avec les incidents en résultant et que d’autres conséquences se fassent connaître à l’avenir.

-Il va falloir attendre maintenant, et voir si ça a fonctionné.
-On a un souci avec le système de stabilisation ?
-Je sais pas, le gars de tantôt est en train de s’affoler avec ses leviers. Je crois qu’il a compris qu’on y était pour quelque chose, il me jette des regards assassins quand il est pas occupé à courir et à gueuler.
-Ok, je te rejoins et on essaie de voir les répercussions que ça a eu sur le Vaisseau avec l’équipe technique.