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Nous sommes quatorze ans après les évènements de Kingdom Hearts 2. En tant d’années, les choses ont considérablement changé. Les dangers d’hier sont des soucis bénins aujourd’hui, et au fil du temps, les héros ont surgi de là où on ne les attendait pas. Ce sont les membres de la lumière qui combattent jour après jour contre les ténèbres.

Ce n’est plus une quête solitaire qui ne concerne que certains élus. C’est une guerre de factions. Chaque groupe est terré dans son quartier général, se fait des ennemis comme des alliés. Vivre dehors est devenu trop dangereux. Être seul est suicidaire. A vous de choisir.

La guerre est imminente... chaque camp s'organise avec cette même certitude pour la bataille.

Plaines d'or et canyons de feu

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Le Soleil suit et poursuit quand il ne fuit, en ce que de nuit il ne luit. Les nuages filaient au gré d’un vent chafouin, qui s’était levé à la faveur des heures, et Ioan s’essoufflait désespérément. Il relevait les yeux sur les hauteurs.

Les plateaux orangés qui s’étendaient vers le ciel étaient proches, désormais, et projetaient sur lui leurs ombres salvatrices. En leur bordure il pouvait voir les éclats des rayons lumineux faiblissant tandis que coulait le jour, laissant le firmament se parer de ses plus beaux atours pour les heures du crépuscule. L’air y était frais, plus frais. Il brusquait ses cheveux et soufflait la sueur qui y perlait.

Enfin, celle qui le guidait ralentissait. Ses épaules se soulevaient, s’abaissaient, et il en suivait le mouvement d’un regard tranquille. Elle relâchait sa main, et il la laissait retomber lourdement à son coté. Le vent, surpris par ce quasi-arrêt si soudain, s’étirait en une brise taquine, que Ioan repoussait dans la direction de son accompagnatrice — peut-être saurait-il l’amuser, lui. Peut-être saurait-il ouvrir son expression, et relâcher ces sourcils qui forçaient à son regard un plissement bien aiguisé pour des yeux si grands, si profonds.

Une grande bourrasque tira les longs cheveux sombres de la jeune femmes, et fit s’envoler ses franges de cuir et de jute. Elle releva sur lui un regard rond.

« Tu es mage ?! »

Pour la première fois, l’enfant découvrait sa voix comme elle l’était : légère, mélodieuse. Pourquoi l’avait-elle grevée de tant de méfiance, tantôt ? L’enfant secouait la tête. Il était à peu près sûr de ne pas l’être.

« — Ne viens-tu pas de commander au vent ? 
- Je l’ai fait, tu crois ?! »

L’avait-il fait ?! La question venait de l’emplir d’une joie simple, débordante ! Et elle parut toute aussi surprise qu’il l’avait été quelques secondes plus tôt, à entendre son éclat de voix, si grand, si lumineux, alors qu’il avait paru si confus, perdu. Elle ne faisait que le détailler plus avant ; mais il restait, pour elle, un petit en nuances de gris.

« Peut-être un hasard, » conclut-elle. Les épaules du garçon retombèrent. Il aimait le vent, il aimait le suivre comme lui paraissait s’inviter dans sa piste. Mais il ne pensait pas savoir le commander. Le voulait-il, d’ailleurs ? Il prenait une demi-seconde pour y réfléchir… avant d’estimer qu’il espérait simplement qu’il saurait, un jour, peut-être, l’écouter et lui répondre. C’est qu’il était inconstant : tantôt joueur, tantôt boudeur — parfois absent, parfois grondant.

« Qui tu es ? »

La jeune femme avait choisi de briser le silence, voyant la tête de l’enfant aller et dodeliner sans relancer l’échange. Elle croisait les bras tout en s’adossant à la roche de la falaise qu’ils longeaient.

Ioan parut hésiter, pondérant la question dans ses aspects plus existentiels. Mais elle y coupa court.

« — Nom.
- Oh. Ioan. Ioan Kappel. Et toi ?
- Ils m’appellent Herbe Blanche. »
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Je ressors d’une visite de la ville de Hill Valley, seul, mais bien équipé pour mon expédition. J’y ai laissé mes quelques alliés atypiques qui attireraient bien trop l’attention pour une mission telle que celle que je souhaite entreprendre. Direction : le pénitencier dans lequel je vais tenter de m’infiltrer. Apparemment, le Battle-Royale rend les prisonniers assez instables et le personnel peine parfois à maintenir le contrôle des lieux. Sans oublier que certains de leurs propres employés ont retourné leurs armes contre leurs collègues en espérant sortir vainqueurs du jeu.

En conséquence, je suis dans une tenue assez locale. Je porte un gilet de cowboy marron avec un pantalon assez assorti. J’ai opté pour des bottes et un chapeau blanc tous deux qui sont un doux réconfort à l’absence persistente de mon fidèle manteau, dérobé par des leprechaun chapardeurs le jour de la Saint-Patrick. Pour la majorité de mes vêtements, je les ai obtenus sur le corps d’un gars qui m’a cherché en ville que j’ai été contraint d’éliminer. Tous sauf le chapeau. Lui faisait déjà partie de ma garde-robe personnelle.

Le chemin est plutôt long, j’espère que la prison n’est plus trop loin. Je vais chercher à m’y faire embaucher comme maton, ça me permettra de me rapprocher des prisonniers qui sont mon public cible. Je voudrais en recruter quelques uns, mais ça risque d’être plutôt tendax… parce que ça implique de réussir à les faire s’évader. Enfin, j’aurai tout le temps de réfléchir à un plan une fois sur place. Je suis à pied et je ne porte de façon apparente que mon arme à feu afin de sembler aussi local que possible. J’ai tout de même dissimulé un poignard dans une poche intérieure de mon gilet, ça peut toujours servir.

- J’ai une idée !

Voilà que je me mets à parler tout seul pour briser la solitude. Ce n’est pas par déshydratation : j’ai tout de même emporté une gourde pour ne pas manquer d’eau. Je plonge ma main dans la fameuse poche et en tire mon gummiphone. Il est de nouveau presque entièrement chargé : j’ai profité du trajet de vaisseau afin de recharger sa batterie qui était vide. Je m’arrête un instant, le positionnant à l’horizontale afin de faire pivoter la caméra au format paysage. Je commence à savoir m’en servir plutôt correctement, à force d’acharnement.

Le paysage est plutôt beau, j’essaie de bien cadrer ma photo, puis j’appuie sur le déclencheur. Je suis satisfait du résultat. J’ouvre mon profil et je le poste. Si ma dernière publication n’a pas vraiment eu l’effet escompté, j’espère au moins que cette image tape-à-l'œil attirera un peu l’attention. J’y glisse un petit message subliminal genre “venez me chercher si vous en avez le courage”. Je veux me faire voir, autant pour me faire des alliés qu’en espérant amener quelques participants toujours en lisse dans un terrain qui m’est favorable. S’ils ont la connerie de se pointer à Hill Valley, je pourrai les accueillir comme il se doit avec mes amis héhéhé.

Je prends une pause bien méritée au niveau d’un canyon, me posant tranquillement dos au mur, proche d’un embranchement dans le cas où quelqu’un arriverait. J’en profite pour me reposer une nouvelle fois un peu les guibolles qui ont quand même pas mal taffé aujourd’hui, entre les divers affrontements que j’ai livré dans la Salle d’Arcade, les différentes courses et toute cette longue marche, j’ai de quoi être vanné. Un repos bien mérité. Je me sers aussi de ce moment pour me désaltérer et remplir de nouveau ma gourde qui était presque vide. Ce serait vraiment l’élimination la plus débile qui soit que de mourir de soif dans le désert !

Le temps passe. Les environs sont calmes, je commence à me sentir mieux. Je devrais sûrement reprendre ma route avant d’avoir trop faim. Je sors une carte que j’ai acheté en ville, m’en servant pour vérifier où je suis à peu près. Si j’en crois ce truc, le pénitencier ne doit plus être bien loin. Je me relève et je m’étire un peu en fermant les yeux, profitant d’un dernier instant de repos. Un bruit. J’entends des voix, deux personnes qui discutent. Une voix de femme avec un accent qui me semble étrange et une un peu plus douce, genre plus jeune.

- Ne viens-tu pas de commander au vent ?
- Je l’ai fait, tu crois ?!

Ça parle de magie, dans un tel monde ? Je suis assez surpris, mais j’ai un bon sourire carnassier qui se dessine sur mon visage : je cherche justement à recruter des mages, en ce moment. Si les efforts que j’ai fait dans le monde de Super Mario Bros payent, je pourrai en avoir deux pour le prix d’un. Et en voilà déjà un autre qui semble se pointer, sorti de nulle part. Je dois m’en assurer. Je passe très brièvement ma tête afin de détailler les arrivants et là, mes yeux s’arrondissent, j’ai les sourcils qui se froncent et mon sang ne fait qu’un tour.

Il y a une femme qui a clairement une allure d’indienne. Mais surtout, j’ai vu un gamin, plus jeune que moi qui porte un manteau clairement trop grand pour lui. Mais ce n’est pas n’importe quel manteau : c’est LE manteau. Il est exactement tel que celui que j’ai perdu le jour de la Saint-Patrick. Soit ce connard le lui a donné pour je ne sais quelle raison, soit il a le même, d’à peu près la même taille par hasard. Tout ce que je sais, c’est que je n’ai définitivement aucune envie de le lui laisser. Le blanc est ma couleur, il me rassure, m’apaise et ce vêtement est le seul vestige de mon passé.

Je serre le poing, manque d’attraper mon flingue pour le braquer sur le malheureux et reprendre mon dû, mais me ravise. Même si ce n’est qu’un gosse - un gamin qui s’appelle Ioan Kappel - s’il s’agit vraiment d’un mage, il pourrait être utile à l’avenir. Je sors de ma cachette et vais finalement à leur rencontre, tentant d’afficher un air aussi avenant que possible malgré la colère et la frustration.

- Vous devriez pas trop parler de magie dans le coin. Les mages ne sont pas les bienvenus.

Peut-être que j’appuie trop sur les derniers mots et peut-être que je suis trop furieux pour avoir l’air accueillant, mais je m’efforce de faire de mon mieux. Je dis la vérité, je partage une information que j’ai glané en ville.

- … Mais vous inquiétez pas, je ne vous ferai pas de mal, que je tente de me rattraper en dressant les bras, loin de mon arme, pourtant bien en évidence.

Au pire, si l’un ou l’autre sont suffisamment cons pour tenter de m’agresser à cause des réjouissances en cours, je suis prêt à lancer un sort pour me défendre. Après tout, avec la Coupe Noire, rien ne me dit qu'ils ne connaissent pas déjà mon identité.

- Je m’appelle Kuro. Je voudrais bien en savoir plus concernant votre histoire, dis-je dans un élan de curiosité.
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Herbe Blanche serrait la mâchoire, sur la défensive. Immédiatement, instinctivement, presque, elle s’était placée entre ce nouvel arrivant au chapeau blanc, et l’enfant avec qui elle faisait route. « Quelle histoire t’intéresse, cow-boy ? »

De nouveau, sa voix était lourde, aggravée par quelques considérations que Ioan, à ses côtés, ne saisissait pas. Comme hier, comme toujours. S’en rendre compte lui tira une moue attristée comme concernée ; et il relevait comme elle s’était mise basse sur ses appuis, prête à courir, prête à agir… Et s’il ne pouvait le voir, de là où il était, son regard soulignait sa détermination comme son profond dédain.

Le garçon, lui, posait ses grands yeux bleus, clairs, sur celui qui les avait alpagués. Qui eut cru que ces grandes falaises creusant les terres, et ces plateaux érigés vers les cieux, étaient si fréquentés ? Ou peut-être, au contraire, ne fallait-il pas s’en étonner. C’était après tout un lieu intriguant, où les couleurs se succédaient en farandoles bariolées — et lui n’avait jamais vu d’endroit pareil.

Mais il s’interrogeait, et il revenait à leur nouveau camarade de route : « Pourquoi les mages ne sont pas bienvenus ? » demandait-il, curieux.

Herbe Blanche retournait sur lui un visage interloqué, mais bref, avant de revenir à l’intrus, se refusant à le laisser sans surveillance. Le garçon n’en détachait pourtant pas ses yeux.

Celui qui leur faisait face était un homme jeune, un peu plus haut que l’enfant l’était, aux cheveux blonds cadrant un visage pâle — et pourtant, Ioan était sûr de l’avoir vu plus blafard encore. Son regard, d’un jaune vif, renvoyait plus le piquant du citron que le précieux de l’or ; peut-être plus encore car si, ici, l’ombre les protégeait du soleil… ses rayons ne pouvaient donc imposer à ces iris quelques riches lueurs pour reflets.

De beaux reflets, scintillants.
Des reflets.

L’enfant fit un pas sur le côté, intrigué. Il examinait plus encore ce jeune homme qui s’était révélé à eux. Sa veste brun-jeune, son chapeau blanc aux bords dressés, au garde-à-vous ! — Quelque chose était là, au bout de son regard, au bout de sa langue. Quelque chose de très évident, et d’étrange tout à la fois.

Il fit un pas, deux, trois — et s’arrêtait — et pourtant, son esprit continuait le décompte ; quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, plus.

Il reconnaissait ces joues rondes, ces yeux incisifs, ce sourire complexe peint de couches et de sous-couches. « Oh, » laissait-il échapper. Ils appartenaient à un autre moment, un autre lieu, quelque chose de lointain, de proche. D’ancien, de récent. De doux, d’amer. Un souvenir brumeux, aux éclats perçant pourtant jusqu’à la plus commune des journées. Ioan se fendit d’un sourire doux ; ses mains tremblaient. Sa voix était légère, amicale ; une voix lui susurrait de reculer — pourquoi ? Après tout, il n’était que, il le savait…

« Est-ce que vous avez retrouvé votre reflet ? »
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La dernière question de Ioan Kappel me décontenance. L’enfant m’observe de son regard cristallin, me posant des questions qui n’ont aucun sens. Je pige que dalle à ses interrogations. Genre, déjà, le gamin me parle comme si on s’était déjà rencontrés mais… je suis à peu près certain de ne l’avoir jamais aperçu. Si j’avais déjà vu quelqu’un qui parle d’une façon si perchée, je m’en souviendrais. Non mais j’en reviens pas, complètement timbré ce gosse. Perdre mon reflet. N'importe quoi !

Pourtant, ces mots trouvent une sorte de léger écho en moi, sans que je ne sache trop l’expliquer. Je secoue la tête. Hors de question que je me laisse emporter par ces conneries, je suis pas dingue !

- Prends garde à toi, peau rouge…

Ma voix est douce, presque langoureuse. Je souris, bien que sincèrement vexé. Malgré mon terrible effort du départ, l’indienne est définitivement sur la défensive, prête au combat alors que je disais ne pas leur vouloir de mal. Elle ne me facilite définitivement pas la tâche. Son insolence mérite une petite menace :

- … Ce serait dommage que cet échange, j’appuie sur ce dernier mot, devienne conflictuel. Je suis juste venu poser quelques questions.

Quelle ironie. Voilà que l’une de mes premières victimes pourrait être une personne que je ne souhaitais même pas éliminer. Enfin, je préfère l’ignorer suite à cette pique, demeurant tout de même immobile sous sa menace silencieuse, hésitant à laisser le conflit éclater si prématurément. Ou alors… peut-être que je devrais. Je sais pas ce que ça pourrait faire à ce Ioan, il est carrément chelou. Mais peut-être que ça pourrait l’inciter à me montrer sa fameuse magie. Non, je vais attendre un peu, voir si je peux pas lui faire sortir des infos moi-même.

- Pour répondre à ta question, gamin... je me permets cette pique concernant son âge, on me la fait si régulièrement à la Coalition Noire. … Les locaux semblent ne pas apprécier les étrangers et par extension, ce qu’ils ne comprennent pas.

C’est une façon assez sommaire de résumer le problème que j’ai rencontré à Hill Valley. On m’en a pratiquement chassé et… Je ne serais pas étonné que mes compagnons atypiques aient également rencontré quelques problèmes avec les habitants depuis mon départ. C’est quand même dingue, quand j’y repense. En ce moment, toutes mes rencontres sont complètement zarb’.

Entre les leprechaun, le diable d’Illusiopolis, tous ces personnages de jeux vidéos et maintenant, ce gosse carrément perché, je crois que j’atteins les sommets des rencontres étranges. Il manquerait plus que je croise une théière qui parle. Ah, en fait si, j’en ai déjà croisé une, au Château de la Bête. Quant à sa seconde question, j’y répondrai évidemment pas, c’est juste trop bullshit, je me sentirais trop con.

- J’aimerais bien en savoir plus sur ta magie… et où t’as eu ce manteau.

Merde. Je crois que j’ai pas su contenir cette pointe d’amertume que je contiens depuis le début. Je croise les bras, presque trop serein malgré l’autre conne qui semble prête à me sauter dessus.

La tension est palpable.
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Mais cela, le garçon ne le ressentait pas. Pas ainsi, du moins. Il y avait toujours, quelque part, en son cœur, des sentiments ambivalents qui se bousculaient à la vue de cet homme qui, autrefois, s’était engoncé dans une cape au revers rouge, pâle comme les feuilles sont blanches. Pourtant, il n'arrivait pas à vouloir s'en détacher, s'en détourner. Qu’il s’intéresse à son manteau l’intriguait, et lui tirait une légère curiosité teinte de perplexité.

Il répondait simplement.

« Il y avait de petits hommes tout de vert vêtus, qui parlaient en cœur d’un Saint qu’on appréciait pas assez, » commençait-il tout en retraçant, dans sa tête, le chemin qu’il avait alors parcouru dans le dédale de marbre d’un château étincelant. Ses yeux se baladaient de roche en roche, suivant jusqu’au ciel ce périple pourtant mémoriel. « Et ils avaient ce manteau. Et, comme il n’y avait dessus, pour traces, que la terre qu’ils y mettaient en marchant et se marchant dessus, je me suis dit que celui qui l’avait eu, avant, avait dû le chérir. Beaucoup. »

Il resserrait les bras sur la boule qu’il avait au ventre, contre lequel reposait toujours son bel éléphanteau rose, bien caché sous les pans du manteau.

« Parce qu’il l’avait gardé immaculé, » poursuivait-il, « et doux, et confortable. Et cela me faisait de la peine, un peu, de le voir malmené. » Ce disant, son regard tombait sur les cailloux au sol, trouvant refuge dans la diversité de leurs formes. « Alors j’ai fait un échange. »

Il avait sculpté le bois d’une canne fidèle mais vieillissante, qui, à son départ, avait acquis tout l’orgueil d’un riche habit, et l’enthousiasme d’un souffle nouveau.

Herbe Blanche, à un mètre de lui — deux, tout au plus — serrait le poing, et examinait les environs. Elle ne savait trop ce que l’enfant voulait évoquer, s’il était sincère, ou s’il faisait en sorte de gagner du temps, mais elle n’était pas rassurée par le discours en double-entente du jeune blondin qui restait là, planté devant eux.

Elle pouvait reconnaître ce qu’il disait comme exact en partie : ces peaux-pâles de Hill Valley ne savaient accepter ce qu’ils ne comprenait pas. Elle était bien la première à le savoir.

Après tout, n’étaient-ce pas eux, qui pillaient leurs terres ? Ce n’était pas pour autant, pas pour une telle évidence, qu’elle allait accorder sa confiance à celui-ci qui leur ressemblait tant, si ce n’était qu’il avait l’air si fin… si frêle…

Il fallait qu’elle réfléchisse à une sortie.

Ioan se rapprochait d’un pas. Une légère inquiétude s’invitait en lui, alors qu’il réalisait que leur interlocuteur ne lui avait pas répondu, en ce qui concernait son reflet. Peut-être était-ce, qu’encore, il était trop timide pour se manifester, ou même être évoqué. Il se fendit d’un sourire doux, et voulut reprendre, mais la voix de son accompagnatrice trancha sur la sienne. « Tu sais tout de ce manteau, maintenant. Mais si tu avais bien écouté notre conversation, tu saurais que j’ai dit m’être peut-être trompée pour ce qui est de la… » Elle cherchait le terme qu’il employait, et conclut, « … magie. »

Et pourtant, elle se doutait que l'homme qui la retenait dans la grande grange, non loin de la ville, ne s'était pas tiré dessus tout seul. Le garçon avait fait quelque chose. Il le devait.

« Vous pensez que je peux en faire ?! » L’enfant souriait, toujours. Une petite excitation piquait ses joues.
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Il s’agit donc bien effectivement de mon manteau. Celui-là même que ces leprechaun de malheur m’ont volé. Mon visage se fend d’un sourire triste en écoutant la manière dont il l’a sauvé en faisant tout pour l’échanger à ces connards. J’ai un léger pincement au cœur, un regret lancinant en observant ce vêtement dont il a lui aussi pris soin. Un remord à l’idée de peut-être devoir le reprendre de force à Ioan. Peut-être… non, je ne dois pas faire dans les sentiments.

- Ce manteau était à moi, que j’avoue tout de même au gamin.

Mais pour le moment, je lui demanderai pas de me le rendre. Notamment… car je viens de décider que je dois sérieusement m’occuper de l’autre là-bas avec son nom chelou. Herbe Blanche. Et pourquoi pas t’appeler Bouse de Vache, pendant que t’y es ? Elle n’a visiblement pas écouté ma première menace. Elle montre encore trop de caractère à mon goût et semble vouloir s’éloigner en quatrième vitesse. Je vais donc devoir passer à la vitesse supérieure. Je  vais donc devoir lui envoyer un deuxième signal, un autre avertissement plus clair que le précédent.

Je m’approche de Ioan, m’agenouillant à son niveau en ébouriffant ses cheveux mais genre… façon creepy. Genre je les caresse tout en observant l’indienne avec un large sourire, vous voyez ? Et vous savez, ce qu’elle fait, cette conne ? Elle s’approche de nous, toujours manifestement prête à réagir au quart de tour.

- Je sais pas, mais si ça peut t'aider… je baisse la tête, plongeant mon regard vers celui de l’enfant. … Je peux vous montrer un tour de magie. Tu veux ?

Je lui souris. Il est bien mignon ce gosse, il a pas l’air de piger la situation actuelle et sa façon de décrire ces diables verts était bien naïve. Mais c’est pas un sourire doux, non, c’est plutôt celui amusé du gars qui s’apprête à prendre son pied. Je demande même pas son avis à l'autre, je lui laisse pas le choix. Putain, j’aime pas du tout la manière dont elle me parle. Je vous jure que j’ai tellement envie de la lui faire fermer, sa grande gueule à cette peau rouge… non, en fait, je vais lui faire fermer sa gueule.

- Par exemple, vous voyez ce cactus vert ? Je défie ouvertement Herbe Blanche du regard, histoire de bien lui faire comprendre qu’en fait, le cactus dont je parle, ça pourrait être elle. Je pourrais lui donner une raison de s’appeler… Cactus Roussi.

Je caresse Ioan au niveau de l’épaule avec douceur. Enfin, plus précisément, je caresse mon manteau qu’il porte. Le mouvement de va et viens m’apaise, tandis que je jauge toujours l’indienne du regard.

- Qu’en pensez-vous ?
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« C’est vrai que vous pouviez faire ça… » répondit l’enfant d’une petite voix, les échos d’un non-mort cette fois bien agonisant revenant à ses oreilles. Son souffle manquait une respiration. Il jeta un regard au cactus, tournant légèrement la tête.

La main du jeune homme face à lui était fine, et Ioan suivit, un moment, son mouvement étonnamment délicat sur son épaule. Il s’était toutefois tassé lorsqu’il lui avait ébouriffé les cheveux, par simple réflexe ; comme un animal guère habitué à un nouveau contact. Il y avait consenti, cependant, n’y ressentant pas de danger — pas immédiat, tout au moins.

Le cactus était droit. Fier.
Il aimait son vert affirmé.
L’enfant se fendit d’une moue.

« Ce n’est peut-être pas la peine pour celui-ci… un autre tour, peut-être ? » tentait-il donc, parlant pour l’assistant potentiel et non volontaire. Sa voix trahissait son innocence simple, d’un enfant qui répondait simplement à la question qui lui était posée, sans mauvaise pensée.

Herbe Blanche, elle, demeurait interdite. Son regard, perçant, à l’affût, passait de Ioan au visage pâle. Elle n’osait agir, cette seconde, craignant les conséquences d’un acte irréfléchi. Les mots de leur nouveau « camarade » l’alertaient cependant. Ce n’était plus un simple doute. Ce n’était plus un simple préjugé. « Tu le connais ? » articula-t-elle, ses yeux se fixant finalement sur le petit blond.

« Je crois ? » interrogeait le garçon, s’agrippant aussi à leur interlocuteur. Il scrutait ses traits. Il appréciait, de nouveau, le rond de ses joues, le lisse de ses traits jeunes et, surtout, ses yeux. Les lueurs dans son regard. Piquantes, acides lorsqu’elles n’étaient amères. Il les avait déjà vus, ces yeux. Il n’en doutait pas. Sa main droite quittait momentanément son ventre, hésitant à se lever jusqu’à… mais il s’interrompait. « Je crois, » se confirmait-il plus qu’il ne le confirmait à tous.

Mais son regard tomba le long du nez du jeune homme pour atterrir sur ses lèvres encore entrouvertes. « Ou peut-être que non ? » se relançait-il, confus.

« Vous aviez des dents plus longues, ici. »

Ioan remontait son index droit, désignant l’une et l’autre de ses canines, et filait son geste d’un sourire doux. Il fut toutefois coupé court par quelques bribes de mémoire, qui revenaient à lui. Des cris, l’inquiétude, et un beau manteau. Un beau manteau qu’il n’avait pas bien traité. Qui s’était trouvé sali ; avait pleuré rouge. Sa main se resserrait. Il voulait attraper ces pensées, les remettre dans l’ordre, les agencer, pour expliquer, s’expliquer.

Avait-il déjà vu cet homme ? Il doutait, soudain. Ils se ressemblaient pourtant tant. Même les accents de sa voix lui paraissaient familiers. Ceci étant, il ne pouvait rester sur cette confusion ; car celui qui lui faisait face lui avait révélé une information importante, cruciale. Une information qui lui soufflait que, peut-être, quelque part, leur rencontre n’était pas un hasard.

Il était le propriétaire du manteau. Son sourire lui revint. « Mais vous voulez que je vous rende votre manteau ? »
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- Ouais.

Ma voix ne trahit pas la moindre hésitation, sans être particulièrement sèche ni à l’inverse, douce. Bien que Ioan se soit montré particulièrement tendre envers ce vêtement et déterminé pour son acquisition, l’attachement de l’enfant à son égard est désormais loin de mes considérations. Il a rien capté concernant ma menace envers son accompagnatrice. Il est bien naïf, quoi. Mais quelque part, c’est le résultat que j’espérais.

Et en parlant d'elle… j'ai des difficultés à ne pas rire. Herbe Blanche a clairement compris mon allusion et n'ose pas m'envoyer de nouvelle pique. Elle craint pour elle ou pour mon "otage" qui n'en est pas vraiment un. Je n'ai aucune intention de lui faire de mal et encore moins de l'éliminer. Il ne représente aucune menace apparente et au pire… on dira que c'est pour avoir conservé mon bien en bon état.

Mais ce gamin… il me perturbe, quand même. Genre, je suis presque certain de l'avoir jamais aperçu et pourtant… il serait presque convaincant lorsqu’il affirme me connaître, sans certitude. Mais ça me donne une idée diabolique pour me débarrasser d'elle. Puisqu'il insiste, pourquoi je nierais ?

- Ouais, on se connaît. On s'est rencontrés…

J’hésite quelques instants, improvisant totalement mon mensonge. Putain, faut que je dise le nom d’un monde, n’importe lequel !

- … A la Costa del Sol, que je finis par sortir, commençant à tisser une suite à mon bobard. Je recherchais un pote qui a disparu. C’est là que je l’ai rencontré et là…

Merde. Il m’a sorti aussi de nulle part ce truc des canines plus longues. Ce qu’ils ont de l’imagination, les enfants ! Mais pour le coup, ça m’arrange pas du tout. Comment je ponds une histoire convaincante avec ça ? Je fouille dans ma mémoire, à la recherche d’une idée, un souvenir qui pourrait m’aider à me sortir de ce guépier.

- Y’a une fée qui est venue nous faire une mauvaise blague.

Bon, en vrai, ça, c’est qu’un demi-mensonge. J’ai jamais été à Costa del Sol, mais une fois, une fée m’a rendu visite à l’infirmerie alors que j’étais blessé suite à la Coupe Noire. Ross était à mon chevet et elle avait l’air de vouloir m’aider à trouver ma “mère”, cette sorcière qui est peut-être la seule à savoir quoi que ce soit à mon sujet. Et moi, j’étais naïf, c’était une créature toute mignonne donc j’avais grave cru qu’elle exaucerait mon souhait. Ce jour-là, les circonstances m’ont contraint à tout lui raconter en présence de Ross. Tout ça pour rien : elle n’est jamais revenue depuis. Elle s’est carrément foutue de ma gueule.

- Elle a fait pousser mes canines.

Et en parlant de magie, il m’a demandé si je pouvais lui faire un autre tour… ça peut attendre quelques instants, au pire. J’hésite un moment à en rajouter en parlant de son truc là, avec le reflet qui a disparu ou je sais pas quelle connerie, mais je me ravise. Je préfère éviter d’assembler trop de faits invraisemblables les uns avec les autres. Ce que j’espère juste, c’est que Ioan sera pas trop honnête pour vendre la mèche et lui raconter que je mens avant d’évoquer sa propre version des faits.

S’il venait à faire ça, je pense que l’indienne partirait au quart de tour et alors… je crois que j’aurais plus d’autre choix que la descendre pour qu’elle me gêne pas.
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Et pourtant, le visage-pâle s’était présenté à eux comme on se présente à des inconnus. Il ne s’était pas adressé à l’enfant comme on s’adresse à quelqu’un avec qui on a marché sur le sentier de la vie et des jours, et des heures. Jusque là. Maintenant. Cet instant. Herbe Blanche fit au mieux pour cacher son dédain. Il la prenait pour une idiote. Soit. Elle en profiterait. « Si tu es entre de bonnes mains, je te confie à cet homme, » lâcha-t-elle pour Ioan, distante. Le garçon parut se faire inquiet. Comprenait-il, enfin ? Etait-ce cela ? Il n’avait pourtant pas l’air de réaliser ce qui se passait — entre eux, ici, ce trio, à l’ombre des falaises.

Elle vit ses lèvres s’entrouvrir. « Suis le soleil, pour te retrouver ici » lui conseillait-elle tout en coupant son élan. S’il parlait plus, s’il parlait trop, s’il niait, elle n’aurait plus la porte de sortie que ce « Kuro » lui laissait. Bien mal lui en prenait, d’ailleurs… car l’indienne savait se saisir d’opportunités qu’une proie concédait.

« D’accord. »

La voix de Ioan trahissait une tristesse certaine — douce, compréhensive, toutefois. Il hochait la tête. Il aurait aimé savoir ouvrir les traits de la jeune femme. Revoir ses yeux grands, entendre son ton relevé. Ses mots, ses phrases, n’y laissait pas place néanmoins, tout en impératifs qu’ils étaient. Il espérait cependant, dans sa suggestion — dans son intimation, presque — la promesse d’une nouvelle rencontre, là où le Soleil va.

Alors, il acceptait, docile.

Herbe Blanche inclinait du chef, d’un respectueux de forme plus que de conviction. D’un pas mesuré, méfiant, elle s’écartait tout en risquant un regard régulier sur les deux petits hommes. Le garçon remarquait, bien malgré lui, ces enjambées pressées mais contenues, alertes. Ses yeux en suivaient la trace, jusque là où elles s’arrêtaient, se coupaient, au détour d’une ravine fine. Il resta silencieux, deux longues secondes. Ses traits s’alourdissaient. Ses doigts se resserraient, lentement. Peut-être aurait-il aimé qu’elle reste, après tout.

Il se souvenait, pourtant. Il ne devait pas l’exiger.

Alors il rehaussa les épaules, redressa son torse abattu ! Il se réjouissait déjà d’avoir enfin appris le nom de ce monde où ils s’étaient rencontrés, lui, et Kuro ! « Je savais pas qu’une fée vous avait fait ça. Est-ce que ça fait mal ? » le questionnait-il, curieux, avant de se raviser. « Mais… votre ami, celui que vous cherchiez… vous l’avez trouvé…? » Car il ne se souvenait de cet homme aux yeux piquants que seul. Car il ne se souvenait pas d’un fantôme après lequel il aurait couru ; d’une âme qu’il aurait voulu saisir, dans le sombre dédale de maisons tassées. Il n’y avait que sa course, sa détermination parfois sèche. Ses pas sur les pavés. Un, deux, trois, quatre… et puis… et puis… Ioan cherchait.

Il l’avait là, au bout d’un songe.

Herbe Blanche se hâtait, entre les roches. Elle cherchait un point d’observation. En espérant ne pas avoir à faire un détour trop important.
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Herbe Blanche semble avoir gobé tout mon récit et s’éloigne déjà, peut-être un peu facilement. Je l’observe quelques instants avec un large sourire, un peu perplexe, mais elle a vraiment l’air de se barrer. Parfait. J’ai absolument rien pigé à ce qu’elle a dit avant de partir, on dirait une énigme. Peu importe. C’est peut-être une expression de son peuple ou une connerie du même genre. Mais ça me concerne plus. Je mettrai son départ sur le compte de la terreur. Elle serait tout de même pas suffisamment folle pour risquer sa vie pour un gosse ? Ca crève les yeux que c’est pas sa mère et qu’elle a rien à foutre ici.

Je reporte mon regard vers Ioan, m’abaissant de nouveau à son niveau. Il nage complètement dans un délire, c’est juste incroyable, à ce stade ! L’enfant racontait déjà n’importe quoi jusqu’ici, mais en plus, c’est qu’il a l’air de réellement croire à mon récit.

- Euh… j’hésite, sa première question me décontenance carrément. … non ?

Putain, il m’a tellement pris au dépourvu que je me trouve l’air con à répondre comme si me posais moi-même la question. Enfin, je pense qu’il relèvera pas. Ou peut-être que si. Raaaah, ce gamin est juste trop zarb’ ! Ce gosse croit vraiment qu’on s’est rencontré à la Costa del Sol alors que je m’y suis encore jamais rendu. Enfin, je vais corriger ça aussi vite que possible. Bien qu’il ne soit pas un atout de taille, j’ai besoin d’avoir Ross à mes côtés lors d’un tel événement. C’est un allié fidèle, en lequel je peux placer ma confiance.

- Non. Je n’ai même pas vu l’ombre d’un indice qui pourrait témoigner de sa présence, dis-je en soupirant. Mais je retournerai là-bas approfondir les recherches.

Faut que je change de sujet. Ioan a l’air assez inarrêtable, lorsqu’il s’agit de poser des questions. Le flot d’interrogations est assez chaud à gérer. Je vais me contenter de revenir sur un terrain qui m’intéresse plus. Autant que je sache au plus vite s’il est digne d’intérêt maintenant que l’autre folle n’est plus là pour contester la méthode. Je ferme les yeux, me focalisant sur mon flux magique, commençant à préparer mon arcane.

- Tu voulais un autre tour ? Je ricane déjà à l’idée de ce que je vais faire, me déconcentrant un peu de ma tâche. Je peux te montrer… comment faire trempette !

Une fois que je parviens à finir de canaliser mon sort, je tends le bras vers l’enfant dans un geste sec tout en incantant. Un peu d’air se concentre au niveau de la paume de ma main, puis la sphère est expédiée vers lui. Le gamin y est pas du tout prêt et se retrouve projeté à l’eau dans un plouf assez sonore… avec mon manteau. Cette réalisation soudaine n’affecte pas ma réaction en observant le spectacle. J’éclate d’un rire sonore en contemplant Ioan qui est juste inondé. Le liquide s’infiltre dans ses vêtements, trempe ses cheveux et ruisselle de partout dans son incompréhension la plus totale.

- Si tu voyais la tête que tu fais !

Je souris sincèrement et bêtement. Ça faisait bien longtemps, depuis la disparition de Ross, que je m’étais pas amusé de façon aussi innocente !
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Ses lèvres s'étaient à peine entrouvertes. Il n'avait pas eu le temps. Ses mots, ceux qu'il avait pourtant voulu transmettre, n'étaient pas parvenus jusqu'à Kuro. Ils s'étaient trouvés rabroués au fond de sa gorge par un vent puissant et joueur. La brise, soudainement si vive, l'avait emporté avec plus de force qu'elle l'avait jamais soufflé. S'il n'y avait personne, là, juste devant lui, le garçon avait senti la pression s'accumuler en son torse. Une pulsion. Réelle. Singulière. Une volonté propre et implacable - et il n'avait pu y résister.

A l'honnêteté, il ne l'avait pas voulu. Ioan s'était bêtement laissé chahuter par le vent, et il tombait à la renverse.

Sans se demander où il atterrirait.

Froid.

Comment avait-il pu omettre le sillon qu'il avait pourtant longé ? Ce mince sentier de petits torrents pour lesquels les rochers étaient des falaises ? Comment avait-il pu oublier de plonger son regard dans son reflet étincelant ? Il ne le savait, et pourtant, il y tombait. Son dos heurta lourdement le fond du petit cours d'eau. Il n'était pas assez haut pour que l'enfant n'y ait pas pieds, ou même, ne puisse y respirer aisément quand bien même il ne se relèverait pas. Il était alors resté quelques secondes amorphe. Ioan se concentrait sur la fraîcheur qui perçait sous son épais manteau, et qui caressait son crâne par-deçà ses cheveux fins.

Il faisait chaud.
Il avait oublié.

Le rire de Kuro le tira de sa réflexion. Ioan brisait le barrage qu'il s'était pourtant fait de lui-même, les fesses dans l'eau. Il sourit. Le rire avait cela de contagieux. Le jeune homme, là, qui le dominait de toute sa hauteur se cramponnait à son estomac avec une mine plus lumineuse encore que l'était l'or le plus précieux.

Ioan appréciait les rainures que cet amusement-ci gravait sur le visage du magicien.

Et elles finissaient par le tirer, le titiller, le gagner.
Alors il laissa échapper un rire léger et simple. Il entrouvrait le manteau pour libérer son ami synthétique. Son éléphanteau rose, qu'il n'avait plus à cacher.

« Comment tu fais ?! Le vent t'écoute ? » éclatait-il, oubliant les formalités d'un vouvoiement bien ancré. « Attends, attends, j'essaie ! » »

L'enfant se mit tant bien que mal debout, le pas rendu peu sûr par les cailloux qui roulaient sous les semelles de ses bottes. Ses mains étaient rougies. Il ne s'en préoccupait pas, pour l'heure, l'amusement lui ayant balayé toute autre pensée. Une fois campé sur ses deux jambes, il inspirait. Il fermait les yeux.

Soleil revenait à la charge, insidieux.
Mais il ne suffisait pas à ébranler l'enthousiasme du garçon ! Il chuchotait, pour la brise : « Tu m'écouteras, cette fois, oui ? »

Silence.
Si ce n'était, le rire étouffé d'un jeune homme qui, lui, s'amusait bien trop de la situation.

Mais Ioan, pour sa part, ne sentit pas même un souffle frais sur sa nuque. Le vent s'était tant joué de lui, et maintenant, il l'ignorait ! Ses épaules s'alourdirent d'une déception de la taille d'un palais... mais il risquait, curieux : « Comment tu fais ? Tu me montres ? Moi, il ne veut pas m'entendre. Ou.. si ? Peut-être, parfois, je crois. Mais très rarement. Comment tu le convaincs ? » »

Une question en amenait une autre, et de l'une à l'autre, il sentait son désarroi emporté par les points d'interrogation qu'il avait pour ponctuation ! Il souriait, plus encore.

« Oh ! Et est-ce que tu as d'autres tours ?! »
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Je ris, il rit, nous rions et le crépuscule nous écoute rire. Effectivement, Ioan est perché. Mais bon, c’est pas vraiment la première fois que je vous le dis, donc vous le saviez déjà. Dans ce trait, je commence à trouver une sorte de charme inexplicable, un attrait qui réveille ce qu’il y a de meilleur en moi. Des choses que j’avais oubliées depuis que mes seules véritables relations m’ont tourné le dos. Je pense qu’à ce stade, on peut dire qu’il fait preuve d’une curiosité carrément dévorante. C’est bien plus sérieux que tous les enfants que j’ai déjà aperçu. Ses questions ne s’arrêtent juste jamais.

- Le vent ne t’écoutera pas ainsi, que je dis en m’efforçant de garder un semblant de contenance. La magie, c’est une énergie qui vient avant tout de soi.

Ce qui a relancé mon hilarité, c’est ça, la manière dont il a tenté de se servir de la magie. Ce garçon a de ces façons de se comporter qui ne peuvent que tirer un bon sourire jusqu’au bout des lèvres. Il a tenté de parler au vent comme s’il était capable de l’entendre et qu’il allait obtenir une réponse. Si vous aviez vu cet air sérieux sur son visage alors qu’il se prenait un véritable vent par l’élément, vous ne pourriez faire autrement que de céder comme moi à l’amusement, cette douce allégresse qui est dans l’atmosphère depuis que la pimbêche nous a quitté.

Malgré qu’il vienne de me prouver qu’il a peu de chances de m’être utile, à moi ou même à mon groupe, je ne peux juste pas m’empêcher de m’y attacher un peu, à ce môme. Je sais pas, je crois que j’ai plus vraiment d’arrières pensées. Peut-être qu’une part de moi espère toujours repartir avec lui et l’emporter dans de nouvelles aventures. Mais une autre sait que s’il n’est pas même capable de lancer un sort, je ne pourrai pas l’emmener avec moi.

- J’ai bien d’autres tours dans mon sac.

En temps normal, je m’en vanterais, mais là, il y a un semblant de modestie dans ma manière de lui parler. Il fut sûrement un temps où j’étais comme lui. Quand je pense aux rêves que je fais régulièrement, des visions qui sont carrément chimériques et qui me semblent pourtant parfois si réelles, c’est un ressenti que je capte parfois, sans me l’expliquer. Malheureusement, je ne sais toujours rien de moi et si les choses se poursuivent ainsi, je resterai toujours ignare de mes origines. Peut-être… Une fois cette compétition terminée, je réfléchirai à laisser mon orgueil de côté. De chercher de l’aide, de la même manière que je le fais depuis le début des hostilités.

- Je t’expliquerai, mais avant ça, on va faire un petit jeu, tu veux ?

J’attends pas vraiment sa réponse. Avec la manière dont il me regarde et trempé tel qu’il est dans cette chaleur, ça lui fera sûrement du bien et quelque part… je suis bien curieux de ce qu’il va pouvoir m’inventer, celui-là, ultra zarb’ tel qu'il est !

- Je vais te laisser une minute pour te cacher quelque part là-bas, je pointe toute une zone rocheuse de manière assez logique. Où que tu sois ensuite, je te trouverai. Enfin, tu verras, c’est magique !
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Le garçon ressortait de l’eau, un petit sourire amusé fiché sur les lèvres. « J’y vais ! » Il le trouverait. Kuro le trouverait. Ce serait magique. Il y avait quelque chose d’intriguant, et d’étrangement réconfortant, dans l’assurance avec laquelle le jeune homme avait pu s’exprimer. Il y avait quelque chose d’enchanteur dans la sincérité de son rire, tout à son dépourvu qu’il ait été. Qu’importe qu’on rie de lui, l’enfant sentait une joie douce et plaisante emplir son cœur — la satisfaction d’une forme d’utilité.

Alors, il courut, courut vers les rochers qui, petits et grands, pointus comme polis, formaient un dédale dans lequel il était aisé, pour qui ne l’avait pratiqué, de se perdre. Lui ne s’en alourdissait pas. Après tout, n’avançait-il pas toujours sans savoir, exactement, où il allait ? Dans sa course, Ioan entendait le bruit de ses pas sur la terre sèche, marqué, comme il l’était sur les pavés — comme il l’avait été. Les formes sauvages qui cadraient son passage étaient comme les façades travaillées des maisons biscornues, qu’ils avait vues en un autre lieu, un autre espace. Comment le trouverait-il ? Etait-ce que Kuro, comme lui, pouvait percevoir, parfois, ces voies si particulières et auxquelles rares étaient ceux qui se laissaient aller ? S’y engageait-il ? Comment les ressentait-il ? Comment les percevait-il ? Ô il avait envie de s’arrêter, de s’en retourner lui poser la question. Mais ses jambes se déliaient en une course qui lui arrachait son souffle. Elles suivaient une pierre tombée, les guidant sur la gauche ; esquivaient le coup traître d’une marche naturelle au détour d’un virage ; et le glissaient dans un renfort ombragé, comme une caisse de pierre ouverte sur le côté. Il ne serait pas directement visible depuis les chemins qui n’en étaient pas, ni depuis les rochers plus en hauteur.

Ils s’étaient cachés, aussi, croyait-il. Cette autre fois. Cette autre vie. Ils s’étaient cachés, peut-être. Dans un salon sombre où se posaient sur eux des yeux de feu. Kuro avait perdu son ami. Il le cherchait. L’enfant ne l’avait donc pas rêvé. Il comprenait, peut-être, plus, les élans vindicatifs qu’il avait eu alors, son homme au timide reflet. A la cape brodée à la doublure sang. Cet homme au visage pâle. L’enfant se tassait légèrement. Il resserrait contre lui son ami éléphanteau. Il aurait peut-être dû être plus attentif, alors.

Peut-être qu’il aurait pu l’aider, à ce moment-ci.

Si seulement il avait pu lui demander…

Si seulement…

S’il l’avait alors demandé à Kuro…

Il replongeait dans son souvenir. Sur la table de fer. Par la fenêtre. Sur la place brisée. Dans la maison pleureuse. Sous le feu d’un dragon sans vie. Au bout d’un pieu et au rythme d’une marche lente. Un, deux… Comme il s’en voulait. Il aurait aimé revenir en arrière. Les prévenir. Sa Petite Dame. L’Orchestre Cliquetant. S’ils avaient su, alors… Trois… quatre… des pas… cinq… six… sur la terre sèche… sept… il les entendait.

Huit.
Son regret se décorait de touches de curiosité. Il se penchait lentement ; cherchait à trouver les pieds de celui-ci qui, comme son Monstre Généreux, appelait le vent. Ils parleraient. Il l’aiderait. C’était là quelque chose qu’il pouvait faire, peut-être ? S’il était là… s’il le retrouvait…

Ioan songeait. Il pensait et, sans y faire attention, peut-être, priait de trop le retour d’un songe qu’il avait filé depuis un temps qui lui importait peu. Il s’en intriguait, ce songe, que pourtant on avait guère appelé depuis qu’il était né. Il se relevait de l’Oubli. Il brusquait les cheveux du garçon avec la brise. Il l’écoutait. Il ferait. Il suivrait son souhait.

Ioan songeait, oui. Il pensait et, sans y faire attention, appelait à lui ce qui n’était point d’ici. Ce qui n'avait point à y être. Ce qui n'aurait jamais eu à y demeurer.

Neuf.
L’enfant voyait sur la terre ridée des chaussures de cuir, qui filaient l’ombre.

Dix.
Ses yeux s’arrondirent. Il avait une cape sombre, au revers rouge.
Un autre Kuro le cherchait.
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- Soixante. J’arrive, Ioan !

Je rouvre les paupières, ayant terminé d’attendre patiemment que le garçon se soit caché. Je suis assez curieux de voir quelle nouvelle surprise il me réserve avec son esprit un peu tordu. J’avance donc dans ce dédale de roches, me prenant au jeu que j’ai instigué. Une fois que j’ai mémorisé les prochains obstacles, je me permets de fermer de nouveau les yeux afin de mieux me concentrer. Je sonde la zone par la magie dans un bon périmètre, cherchant des présences. Pour le moment, je n’en ressens aucune. L’enfant s’est donc pas mal éloigné du point de départ, logique.

Je m’approche d’une autre vingtaine de mètres, puis je réitère l’opération, tendant le bras vers l’avant en y insufflant un peu de mon énergie magique. Et là, il se passe quelque chose de très perturbant : je ressens une présence, puis une seconde qui apparaît soudainement, à une quinzaine de mètres. Herbe Blanche serait-elle revenue nous importuner ? Ou pire, un bandit tenterait-il d’éliminer l’enfant alors qu’il était caché ? Je fais quelques pas vers l’avant, ouvrant de nouveau les paupières.

- Qu’est-ce que…

Je papillonne du regard, hésitant à me frotter les yeux sans trop comprendre ce qui se passe. Je dois être là-bas, et vite ! Je sens à ce moment mon flux magique qui se concentre au niveau de la paume de ma main, comme pour répondre à cet appel, puis la scène perd encore plus de son sens. Je me vois en deux exemplaires. L’un des “moi” me ressemble trait pour trait, dans l’attitude comme dans ses vêtements. Celui-là n’esquisse pas un geste.

Mais celui qui me semble le plus zarb’, c’est l’autre. Il a la même tronche que moi. A quelques exceptions près. Ce Kuro a la peau livide, des cheveux blonds, mais dans une teinte plus pâle que mon habituelle. Il a des yeux rouges et un pieu métallique, carrément creepy. Mais le plus perturbant, ce sont ses canines plus longues et ce costume à cape noire. Exactement comme dans les quelques faits délirants que Ioan m’a évoqué. Je me rue vers lui, sortant mon gummiphone de ma poche afin de m’assurer de quelque chose. Son reflet n’apparaît pas sur l’écran de mon appareil. C’est étrange. J’ai comme une impression de déjà-vu, sans parvenir à me l’expliquer.

Mais je n’ai pas le temps de poser de question à cette silhouette qu’elle se dissipe, tout comme la seconde disparaît également, presque au même instant. Est-ce que je viendrais inconsciemment de lancer un nouveau sortilège ? Ou est-ce que ce gamin est capable d’un tour aussi délirant que ça ? Assailli par mes mille et une questions, je cède immédiatement et décide de mettre fin à ce jeu.

- Je sais que t’es caché derrière ce rocher.

Je prends une pierre et la jette sur l’obstacle concerné afin de signaler à Ioan que j’ai bien trouvé sa cachette. Dès lors qu’il est sorti de sa cachette, je n’attends cette fois pas ses questions. La situation s’est inversée : ce n’est pas lui le premier à m’assommer de ses questions, mais moi qui pars au quart de tour suite à cette scène des plus improbables que je viens de vivre.

- C’est toi qui as fait ça ? T’as une idée de ce qui vient de se passer ? C’est carrément ouf ! Tu te souviens de quoi d'autre à mon propos ?
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« Je… ne… »

Qu’avait-il fait ? « J’ai fait quelque chose ? » Non, il ne le pensait pas. Et pourtant. Il se sentait comme drainé. Fatigué. Fatigue tapotait ses tempes. Son regard se refusait à se fixer sur quoi que ce soit ou qui que ce soit. Il vacillait comme l’enfant titubait brièvement. Son esprit était comme un bol de glaces fondues. Confus. Embourbé.

Un Kuro. Deux Kuro. Trois Kuro. Ils avaient disparu. Il n’en restait qu’un. Lequel ?

Ce dont il se souvenait de « lui ». Il l’avait là, au bout d’une pensée. D’une image. Il cherchait ses mots. Il cherchait le fil. « Il y avait les lumières. » Etait-ce cela ? Cela qu’ils recherchaient, alors ? « Il fallait atteindre les lumières. Par-delà la ville. Par-delà les âmes en peine qui rampent, marchent, agrippent ce qu’elles voient qui ont ce qu’elles ont perdu — » Un éclat, au loin. Une lueur intrigante, envoûteuse. Bienveillante. Ils voulaient l’atteindre. Il voulait l’atteindre. « Tu voulais l’atteindre. La lumière. » Ils la désiraient tous.

Non. Il désirait son ami. Kuro. Il l’avait dit. Et il ne l’avait pas trouvé. N’avait-il pas compris ? « A la Costa del Sol… » … il y avait des créatures à mille gueules et aux doigts en couteaux ; il y avait des monstres aux crochets épais ; il y avait des vouivres dont la peau s’émiettait sur des os vieux — et il y avait eux, qui marchaient, couraient, marchaient, tombaient, se relevaient. Comment était-il, « lui », puisqu’il le lui demandait ? Pourquoi le lui demandait-il ? Ne s’en souvenait-il pas ? « … pâle, comme le linge propre… aux dents longues comme une phalange… une cape au revers de sang, noble et douce… le reflet qui disparaît… le pieu. »

Ses yeux se fixaient enfin sur une pierre, là-bas, sur laquelle le hasard avait gravé un semblant de visage. L’enfant fixait le creux de son regard.

« Qu’est-ce que tu veux.. »

Cela lui revenait. Le pieu. Un coup. Deux, trois, quatre, cinq, six… ce compte, qui s’était marqué en lui. « … savoir ? Exactement ? » Ce compte qu’il ne réalisait qu’alors qu’il le retrouvait. Sept, huit, neuf… ses bras légèrement tremblants se resserraient sur son ami de peluche. Il cherchait du soutien dans ce regard inamovible. Ce regard de pierre déformé qui n’en était pas un. Ce regard creusé. Fatigué. Peiné. Comme un visage trop fin. Amaigri. Comme une âme en peine.

.. dix, onze, douze, plus, bien plus. Du feu. Des grognements. Le pieu.

Fatigue caressait ses paupières. Le déconcentrait. Elle l’empêchait de se ressaisir. Pourquoi perdait-il le fil ? Il le cherchait. Il ne le trouvait pas. Kuro cherchait son ami. Pourquoi avait-il soudain comme un doute, instinctif ? La violence, le sang. Il devait les écarter. Il devait les oublier. Il devait… Il secouait la tête, et se fendait d’un sourire doux.
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Soit il n’a pas conscience d’avoir lancé son sort, ce qui se tient, vis-à-vis de la bribe de conversation que j’ai entendu lorsque lui et l’indienne sont arrivés… soit c’est moi qui suis parvenu à créer ces deux images de moi-même, dans quel cas je souhaiterais découvrir comment j’y suis parvenu.

- Je suis désolé…

Mes excuses sont sincères. Mon regret n’est pas bien profond et je reproduirais sûrement les mêmes faits et gestes si je devais revivre les événements. C’est un fait. Dans un autre contexte, peut-être que j’aurais éclaté de rire en écoutant le récit de Ioan. Je n’avais pas eu le choix. Je devais écarter Herbe Blanche de mon chemin pour qu’on puisse être tranquilles. Son histoire est dénuée de sens. Tout son contenu est profondément absurde. Mais maintenant, l’effet en est accru par ce tissu de mensonge improvisé qui l’a encore plus paumé.

- J’ai menti. J’ai bien cherché mon ami à la Costa del Sol, mais on s’est pas rencontré là-bas, Ioan.

Ses mots ont trouvé un écho en moi. Bien que tout me semble plutôt obscur, voire pour certains points complètement aberrants, j’ai l’impression qu’il est sincère. Ce qu’il m’a décrit est digne d’un portrait qu’on m’a déjà dressé de la Ville d’Halloween. Mais je ne m’y suis jamais rendu. Peut-être… peut-être l'enfant m’aurait-il rencontré avant ? Avant même ce premier souvenir que j’ai en mémoire. Ce serait merveilleux, la première des pistes que je rencontrerais depuis une éternité ! Mais surtout, ça signifierait que cette sorcière mentait et que j’ai un passé… et un véritable nom.

- Je crois que tu parles de la Ville d’Halloween.

Il a dressé une esquisse de moi comme étant un vampire. Les détails se sont tant accumulés que çe ne peut en être autrement. Des zombies. Une ville. Où ça pourrait-il s’être passé d’autre ? Mais le plus improbable, c’est cette histoire de lumière. Moi qui veux absolument atteindre une lumière ? C’est ridicule. Je ne comprends pas. Mais l’histoire est de toutes les manières bien trop obscure pour que je puisse réellement comprendre.

- Je me souviens pas. Quand est-ce que ça s’est passé ? Est-ce que y’avait quelqu’un d’autre ? Une sorcière, par exemple.

J’ai jamais eu autant l’impression d’être proche d’en apprendre plus concernant mes origines. D’obtenir une piste, aussi maigre soit-elle.
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Ioan se sentait plus calme, les choses faisaient plus de sens, ainsi — bien qu’il entendait ce qu’on lui disait sans véritablement comprendre. La violence, le sang, ceux qui l’avaient pourtant tant secoué, tant dérangé, tant perdu ; en une seconde, il les écartait, les oubliait, au moins un temps, au moins celui de quelques questions. Comme s’ils avaient été peu de choses, au final. Comme s’ils étaient peu de choses, désormais. Qu’importe qu’elles aient été, il le croyait, au coin d’un murmure, portées contre lui.

Ses yeux bleus retombaient sur Kuro, grands, scrutant son regard qui lui semblait pareil à un immense champ de blés. Il y trouvait une sorte de solennité. De besoin. Or, il ne pouvait pas ne pas y répondre. Le jeune homme, qu’importe qu’il lui ait menti sur quelque chose de si anodin que le lieu de leur rencontre, pour des motivations qu’il ne comprenait pas, dépendait de lui.

L’enfant n’aurait pu le repousser.

« C’est flou, un peu, » avouait-il, sincère. « Je ne sais plus trop, quand… mais… » Il cherchait. Il se souvenait. En était-il sûr ? Il le devait. Cela lui avait paru si évident. Pourquoi, maintenant qu’il s’y attardait, sentait-il son souvenir si chancelant ?

« Il y avait près de nous une Petit Dame grinçante, aux ailes tordues, » commençait-il tout en cherchant dans sa mémoire, et, calant son ami de peluche sous son bras, illustrait la taille de la chauve-souris qu’il avait eue pour amie. Il souriait, un nouveau détail lui revenant, lumineux ! « Elle nous faisait voler ! Elle était gentille, attentionnée. Je l’aimais beaucoup. Et je lui avais promis d’aller aux lumières. » Le sourire du garçon se perdait, s’alourdissait. Il n’était pas certain d’avoir bien accompli cette tâche. Il n’était pas certain d’avoir été aussi utile qu’il aurait dû l’être. Sa voix, plus traînante, trahissait les questions qu’il se posait sans les dire. « Elles brillaient, au loin, filaient vers le ciel. » Elles étaient belles, songeait-il, atteignables. Les étoiles lui avaient rarement parues si proches — même celles qui se décrochaient du voile des nuits, même celles que la Lune pleurait.

Le garçon cherchait comment expliquer ce qu’ils devaient faire, leur nécessité. Kuro ne se souvenait plus. Il voulait se souvenir. « Ce monde était froid, et sombre. Il fallait partir, je crois — partir vers le ciel, vers une autre étoile. » Il retrouvait ceux qu’ils avaient croisé, avec qui ils avaient couru, trébuché, s’étaient relevés. « Oh ! Et l’orchestre cliquetant : une grande, imposante armure de métal noire qui couine et sonne à chaque mouvement, cerclée au col d’un feu bleu et vif. Il traversait le ciel ; il le déchirait sur une monture avec des chairs en filaments, avec un filin de braises. »

Est-ce qu’ils étaient des sorcières ? Est-ce que la créature boursoufflée au gros crochet, ou les hordes de bêtes rampantes en étaient ? Ioan n’en avait jamais rencontré, ou aucune qui se soit ainsi présentée à lui ; alors, il demandait : « C’est quoi une sorcière, pour toi ? Tu en cherches une ? Si tu me dis… je pourrai peut-être te dire si je l’ai vue ? »
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Ce garçon a une manière des plus étranges de s’exprimer. Qu’est-ce que je suis supposé comprendre de ce qu’il me raconte ? Son histoire est invraisemblable et pourtant probablement avérée. Je n’en ai absolument aucun souvenir, ce qui me pousse à penser que tout ça remonte à un passé que je ne connais toujours pas. Visiblement, nous n’étions pas seuls lors de cette rencontre dont je n’ai aucune mémoire. La Ville d’Halloween… on raconte que les personnes qui se rendent dans ce monde sont affublés d’un costume effrayant par magie dès lors qu’ils en pénètrent l’atmosphère.

Les pièces du puzzle commencent à s’assembler. Le double étrange de moi de tout à l’heure doit avoir l’apparence que je prends à la Ville d’Halloween, ce qui signifie que l’enfant est probablement lié à son apparition. De nous deux, il est le seul à se souvenir de ces événements. Quant à cette autre image de moi, je ne saurais pas dire de quoi il en retourne. Ioan et moi étions donc avec deux autres personnes dont la description ne ressemble pas du tout à celle de la sorcière.

Une… chauve-souris ? Au vu de sa description vague, ça me semble être le plus proche et ressemblant à l’ambiance probable des lieux. Mais il a surtout évoqué un point qui n’est pas sans me rappeler un souvenir qui m’est revenu tout à l’heure, lorsque j’ai inventé ce tissu de mensonges. Elle nous a fait voler. La fée que j’ai rencontrée avait fait s’envoler mes draps en y répandant une traînée de poudre dorée. Non, ça peut pas être ça… Est-ce que cette fée se serait foutu de moi au point d’être venu m’espionner pour le compte de la sorcière ?

Tout s’imbrique avec de plus en plus de cohérence, si bien que ça en devient une évidence. Elle voulait nous guider vers les lumières, des lumières qui nous permettraient de quitter ce monde. Selon moi, elle m’y a bel et bien mené. Je suis ensuite arrivé à Port Royal. La puissante sorcière a tenté de me laver le cerveau et de faire de moi son pantin, mais a échoué. La seule incohérence reste que plus j’y pense, plus je me dis que ses capacités lui auraient totalement permis de me retenir là-bas si elle le désirait. Et ensuite, elle m’aurait envoyé de nouveau cette chipie m’espionner une fois parti afin de garder un œil sur moi.

Attendez… et si cette connasse était en ce moment même en train de me voir et de sourire de manière diabolique ? Et si elle avait réellement échoué à faire de moi son pantin par la magie et était parvenue à me faire croire que j’étais libre ? Et si en réalité, depuis le début, je faisais tout selon ses plans et qu’elle tirait toujours les fils de son jouet ? Je ne peux m’empêcher de retenir une expression grave, emplie de dégoût suite à cette réalisation. C’est urgent. Dès lors que ce Battle-Royale sera terminé, je devrai me rendre à Port Royal, quitte à baisser mon froc’ devant la Shinra si ça me permet de passer leur blocus.

Tout est cohérent. Même l’armure qu’il évoque chevauchant un probable dragon dégage une puissance qui peut tout à fait correspondre à l’individu.

Et lui, Ioan Kappel, est-ce que je peux lui faire confiance ? Je plonge mon regard d’or dans ses yeux bleu profonds, à la recherche d’une réponse. Oui. Je pense. Non, je suis sûr, je le sens. Je peux me fier à lui. S’il était de mèche avec cette connasse, il n’aurait aucun intérêt à me raconter tout ça. Il n’aurait aucune raison de m’évoquer quoi que ce soit qui pourrait me guider à me souvenir. Je lui fais un sourire doux, m’abaisse pour caresser ses cheveux et l’étoffe de ce manteau qui sont toujours trempés.

- Merci. Grâce à toi, Ioan, je crois que je commence à y voir plus clair. Je cherche une sorcière, oui. Les sorciers, les mages… sont des personnes fourbes.

Et je suis de cette espèce. Je ne lésine pas sur les sournoiseries et traîtrises. Preuve en est que lorsque Herbe Blanche était encore là, je trompais autant l’enfant que je cherchais à me débarrasser de la gêneuse. C’est dérangeant. Je veux pas lui ressembler. Je veux pas faire ce qu’elle attend de moi. Je veux me libérer de ses chaînes et pouvoir enfin être moi-même sans craindre de retomber sous son emprise un jour.

- Elle porte une longue robe noire et un sceptre magique. Elle a les yeux jaunes, un teint verdâtre et deux cornes ornent son crâne. Elle dégage quelque chose de sinistre elle… me fait froid dans le dos. Ça te dit quelque chose ?

Je continue de le fixer, espérant y trouver une réponse, mais je crains hélas qu’elle soit négative. Si je peux avoir confiance en lui, je vois aucune raison qu’il ait une connexion avec elle. Et si… S’il se trouvait au même endroit que moi, ce jour-là, pourrait-il être une nouvelle cible potentielle pour elle ? Je me surprends à serrer au niveau de son épaule avec anxiété, considérant qu’il est de mon devoir de l’avertir.

- Ioan, écoute-moi bien, c’est important. Si jamais un jour tu croises une personne qui correspond à cette description, fuis aussi vite et loin que tu le peux. Cette femme est dangereuse. D’accord ?
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Il se raidit sensiblement, pris d’une douce et naturelle inquiétude. Une appréhension. « O… oui, d’accord, » dit l’enfant avec une hésitation confuse.

Qu’avait-elle fait, cette sorcière, qu’il s’en saisisse ainsi ? Pour que son ami redécouvert le regarde avec une telle intensité ? Ioan ressentait un passif, un malaise – une histoire qui lui était encore secrète, mais qui avait, quoiqu’elle fût, pesé sur celui qui lui faisait face… comme il faisait aujourd’hui peser sa main sur son épaule, et son regard sur le sien.

Ioan recherchait en lui, en chaque bribe de souvenir, une grande figure cornue à la peau comme le feuillage des arbres et aux yeux comme l’or, aux robes de nuit ; mais il n’y trouvait rien. Le néant. Le vide. Il ne savait pas.

Ses lèvres se tordaient de déception. « Désolé… je ne l’ai pas vue, » devait-il admettre. Ses mots se détachaient les uns des autres, tombant un à un d’une petite voix. L’enfant avait aperçu, déjà, des yeux d’or, des peaux livides, des cornes, même ; mais jamais, il le pensait, du moins, ensemble. Il passait le bout des doigts sur la trompe de l’éléphanteau qui reposait dans ses bras. Chaud. C’est vrai. Il faisait chaud. Chaud, et son manteau humide était lourd. Il triturait le sol de la plante du pied, trépignant et cherchant. Plus, un peu plus.

« C’est quelqu’un qui a été méchant avec toi ? » demandait-il finalement, laissant la main de Kuro triturer son épaule avec une prévenance certaine. Son discours, si abstrait quelques instants plus tôt, se laissait désormais teindre de la jeune innocence que forçait son inexpérience. « Je ne sais pas si tous les mages sont… fourbes… » Ioan laissait sa tête tanguer de côté, très légèrement, pensif. Son esprit le guidait jusqu’à un épouvantail bariolé, qui chuchotait aux fées, et recouvrait les passants de couleurs. Il n’avait pas eu l’air si méchant. Il était magique, pourtant – même s’il lui avait dit qu’il était tout en nuances de gris.

Or, cela le laissait triste, toujours.

L’enfant s’échappait de cette pensée, revenant au jeune homme. « … mais tu ne l’aimes pas. »

Elle lui faisait peur, même. Elle lui faisait « froid dans le dos ». Une sensation saisissante. Déstabilisante. Etouffante. Comme il avait dû en souffrir, le jeune homme face à lui. Ioan détachait l’une de ses mains de son ami de peluche pour tapoter calmement le poignet de son ami de chair.

Son geste se voulait doux – rassurant, peut-être, pour ce qu’il avait conscience de vouloir l’être. Son regard détaillait les traits de Kuro, compatissant. Voulait-il en parler ? Oui, sûrement, puisqu’il l’avait interrogé. Alors, l’enfant s’y risquait, s’y aventurait, il questionnait :

« Qu’est-ce qu’elle a fait, la sorcière ? »
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Évidemment, il ne l’a jamais vue et il vaut mieux qu’il ne la rencontre jamais. S’il venait à être une autre de ses cibles, Ioan serait en grand péril et je ne pourrais probablement rien pour lui. Je suis déjà moi-même pas certain de m’être réellement dégagé de ses griffes. De la manière dont il parle… j’ai bien l’impression que le gamin est trop insouciant pour avoir sérieusement pris note de mon avertissement. Il semble s’inquiéter pour moi, effectivement. Mais je peux pas laisser passer ça. C’est pas de moi, dont il devrait s’inquiéter le plus.

Il réalise pas le danger que représente cette personne pour lui. Cet enfant est innocent. Beaucoup trop innocent pour ce monde et je me dois de le guider vers un chemin différent. De lui éviter ce qui m’est arrivé avec elle. De lui permettre de faire des choix différents des miens. Mais surtout de le faire mûrir pour qu’il soit lui-même capable d’appréhender les situations de manière plus rationnelle.

- Ioan. Elle n’a pas simplement été méchante avec moi. Elle est profondément mauvaise. Cette sorcière a cherché à me manipuler, tenté de me faire croire qu’elle m’a créé.

Mais c’est pas le cas. A l’époque, j’avais déjà cette impression que c’était pas le cas. Ce qu’elle gagnait à se servir de moi, ses intentions à mon propos restaient toutefois déjà plutôt obscures en ce temps.

- Elle a voulu faire de moi son pantin, son esclave. Et elle pourrait vouloir faire de même avec toi. T’as compris ?

Je continue de le regarder intensément comme ça, accentuant involontairement ma pression contre son épaule dans l’espoir qu’il parvienne à saisir l’importance de ce que je lui dis. Mais, commençant à me faire une idée du caractère de ce gosse, je dois changer de sujet avant qu’il me pose une autre question du genre “Pourquoi elle est mauvaise ?” ou encore “Pourquoi elle a voulu te soumettre ?”.

- T’as un gummiphone ?

Ça pourrait pas le sauver en cas de problème, mais nous permettrait de garder facilement contact. S’il lui arrivait quelque chose, avec un peu de chance, il pourrait me contacter en catastrophe avec un SMS ou… je sais pas. Quoi qu’il en soit, malgré son don, je prendrai pas Ioan avec moi. C’est trop dangereux. Dans la cage aux fauves qu’est la Cité du Crépuscule, il se ferait bouffer tout cru sans que je puisse y faire quoi que ce soit. Et puis… si ELLE m’a bel et bien gardé à l'œil d’une manière ou d’une autre depuis tout ce temps, je préfère prendre aussi peu de risques que possible qu’elle l’aperçoive.
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Ioan hochait lentement la tête, puis la secouait. Il retenait une brève grimace. La prise de Kuro à son épaule se resserrait toujours plus. Comme un étau. Comme alors, comme toujours.. « Non, je crois pas. C’est quoi ? » Malgré le petit plissement d’yeux que la main du jeune homme lui avait forcé, le garçon y gardait une curiosité renouvelée. « Ca sert à quoi ? »

Un pantin. Un esclave. Un terme comme l’autre, qui le laissaient pensif. Qu’avait-elle fait, cette sorcière ? Lui avait-elle lié les mains et les pieds, qu’il ne puisse plus, même de volonté, lui résister ? Ou bien, plus insidieuse, lui avait-elle murmuré quelque sortilège dont Kuro avait eu à se défaire ? Sans réponses, l’enfant songeait et s’imaginait cette femme, cette Dame, haute à cornes. Il se figurait son regard perçant, enchanteur. Un regard qui pouvait envoûter, d’un battement de cils. Le garçon ne savait trop, en ce qu’il se représentait, quels traits lui donner — ronds et doux, trahissant l’innocence par des airs de jeunesse et de simplicité ; ou anguleux et bruts, suggérant détermination et rigueur. Etait-elle âgée ? Ou, au contraire, ne l’était-elle pas ? S’en cachait-elle ?

Des yeux d’or.

Cela, il en était certain.

Quoiqu'elle ait été, la force avec laquelle Kuro tentait de le mettre en garde l'inquiétait. Pourquoi ? Si elle était si mauvaise, si elle était si pernicieuse, pourquoi ? Pourquoi s'en prendrait-elle à lui ? Pourquoi s'en serait-elle pris à son ami ? Quel bénéfice pouvait-il y avoir, à agir ainsi ? Le garçon réfléchissait la question. Ces questions.

Il rattrapait et filait le cours de leur conversation, toutefois, à la recherche de réponses qu'il n'aurait pas à soutirer au jeune homme face à lui — et s’arrêtait soudain sur un point qu’il avait perdu, qui lui avait échappé des mains — il se raidissait un court instant. « Mais, Kuro ! Et ton ami ?! Tu le cherches encore ? »

Et, en attrapant ce fil, en retrouvait un autre. Il l'amenait à lui avec précaution. Il hésitait. « Et… » Sa voix baissait, reprenait une mesure de calme. Malgré tout, et bien qu'il se réservait encore quelques instants, ses mots devançaient sa pensée. « … c’est important, pour toi, de « te souvenir » ? »

Cette dernière question lui était plus personnelle, sûrement, bien qu’il n’avait aucune mesure de ce que le jeune homme, son nouvel ami, pouvait avoir oublié. Ses épaules se refermaient, un soupçon ; un geste difficilement perceptible, si ce n’était, peut-être, pour celui qui maintenait l’une d’elles. Fallait-il chercher ce qui était resté derrière soi, et qu’on avait plus en soi ? L’enfant ne se le demandait jamais réellement. Par manque d’occasions, pour commencer, certainement. Ioan se contentait de constater l’absence de ce qui avait été, parce qu’on la lui avait pointée.

Mais jamais il ne s’attardait dessus.

Il n’en ressentait pas l’envie, le besoin, l’urgence. Etait-ce si étrange ?

Son regard retombait. S’il avait perdu, lui aussi, le moment de leur rencontre, n’aurait-il pas voulu le retrouver ? S'il l'avait perdu, lui, l'orchestre, sa petite Dame ? La ville, la nuit, la lune, les lumières et les âmes en peine ? Peut-être.
Il aurait été triste, oui, qu’il l’ait laissé lui échapper. Qu'importe ce qu'il avait été alors. Qu'importe qu'il ait frappé. Une fois. Deux. Trois. Plus.
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- Très important.

Mon emprise sur son épaule se desserre un peu. Sa question est quand même plutôt zarb’. Genre, la manière dont il la pose laisse entendre que pour cet enfant, ça a aucune importance de se souvenir. Et ça me semble quand même dingue, même à cet âge d’insouciance, qu’un gamin puisse dire une chose pareille. Une personne sans souvenirs, c’est comme une coquille vide. Tout ce qui est dans ma mémoire, c’est comme des points d’attaches pour moi.

- Les souvenirs sont ce qui forment ton identité. C’est cet ensemble qui construit la personne que tu es aujourd’hui.

Lorsque je me suis réveillé pour la première fois, ce jour fatidique où j’ai rencontré la sorcière, je n’étais rien. J’étais personne. J’avais pas de nom, aucune expérience, aucune attache. J’étais rien de plus qu’un corps. J’avais même pas la sensation que mes sentiments m’appartenaient réellement. Est-ce qu’au fond, en ce temps-là, j’avais un cœur ? Je me souviens de lorsque j’ai rejoint la Coalition Noire. Je tuais, torturais, manipulais sans objectifs. J’en retirais que de la satisfaction. Celle de laisser mon empreinte sur ce monde. D’hurler à tous mon existence. De montrer que je suis important, que je peux être fort, riche, puissant.

Chaque expérience a de l’influence sur mon évolution. Elles me changent, d’une certaine manière. Je suis tellement différent de ce que j’étais à l’époque, bien que mes buts soient inchangés. J’étais presque une autre personne. Au fond, si je parviens à atteindre mon but, je sais même pas si je deviendrai pas de nouveau une autre personne. Je ne serais sûrement plus ce Kuro en découvrant le secret de mes origines. Pourtant, je ne crains pas ce jour. Je l’attends avec impatience. Car ce jour-là, je redeviendrai ce que j’ai toujours été supposé être. Je serai certain d’être de nouveau “moi” et non ce que cette sorcière a décidé que je sois.

- C’est primordial. Chéris tes souvenirs car ils te définissent. C’est également pour ça que tu dois éviter cette sorcière à tout prix. A cause d’elle, je me souviens de rien. Rien qui ait précédé notre rencontre. Elle m’a tout pris, conclus-je avec amertume mais intensité. Tu me le promets ?

Je me montre particulièrement insistant sur ce point, mais je veux vraiment lui éviter ma situation. Cette question étant élucidée, je réfléchis à ses deux autres. Durant cet instant de silence, je décide d’ignorer sa seconde interrogation, considérant y avoir déjà répondu plus tôt. Je n’ai trouvé aucun indice sur ce qui peut lui être arrivé. Je sais juste qu’il était vivant lors de son week-end, qu’il a rencontré cette connasse de Lenore et que depuis, il est introuvable. Je sors mon gummiphone de ma poche, puis je place dans le creux de sa main l’appareil pour le laisser l’observer un peu.

- C’est ça, un gummiphone. T’en as déjà vu ? Tu sais comment on s’en sert ?
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« O… oui, si tu veux » avait-il laissé aller, se liant d’une promesse dont il n’était pas sûr de comprendre la portée. Il se tassât sensiblement.  « Mais… tu ne voudrais pas savoir, si je la voyais ? »

Ne la craignait-il pas ? Si, Kuro le lui avait dit. Elle lui faisait peur, « froid dans le dos ». Et pourtant, il voulait aller vers elle. Pourquoi ? Cela ne faisait que peu de sens : pourquoi pourchassait-il un cauchemar ? Tout le poids qu’il mettait sur cette sorcière, sur ce qu’elle lui avait fait et lui avait enlevé, faisait pression sur la cage thoracique du garçon — la compressait.

Ioan peinait à savoir exactement ce qui lui forçait cette sensation ; il y avait là une part de chagrin et de peine toute commune pour la perte et le désarroi de celui qui lui faisait face, un soupçon d’incompréhension, et en même temps… quelque chose l’oppressait dans ce qui venait de lui être dit. « Tu la cherches, toi… » Quelque chose d’autre, qu’il ne parvenait pas à nommer — et qu’il coupait net de l’une de ses interrogations plus légères et infantiles, en apercevant les couleurs vibrantes du gummiphone au creux de ses mains. « Oh ! On s’en sert pour quoi ?! »

Un sourire naissait de nouveau sur ses lèvres.

Il fit suivre à son index la courbe de la couronne de l’appareil, trois triangles protubérants mais guère assez pointus pour l’y piquer. « Ah ! » Il sursauta, surpris, lorsque la pression de son doigt fit s’illuminer la plaque centrale, qui jusque là ne faisait que refléter la lumière du soleil. Fascinant ! Cet objet était magique. Il brillait, et faisait apparaître des choses jusque là dissimulées.

En effet : la plaque lui présentait elle-même une couronne, sans relief cette fois. Ioan aurait aimé en apprécier les aspérités, la texture… mais elle était telle un dessin et disparaissait à peine ses doigts l’effleuraient, fichant sous le nez de l’enfant des suites de caractères qu’il reconnaissait sans pouvoir les nommer.

« Tu l’as eu où ? » poursuivait-il. « Comment est-ce que ça se fait ? Comment on appelle ceux qui en font ? »

Les questions filaient comme allait sa curiosité. Ioan détaillait désormais le rectangle noir, rouge, jaune ; le lisse de toutes ses parts et, peut-être plus encore, les quelques renfoncements causés sur sa surface par une vie de tous les jours, d’objet tombé au sol ou en fond de poche. Il s’en émerveillait.

Et pourtant, il ne parvenait pas à s’ôter cette gêne, là, serrée contre son cœur.
Une forme de reproche. C’était peut-être ça, après tout.

Aurait-il dû chercher, plus ?
Aurait-il dû faire comme lui, qui s’y accrochait ?


La question qu’il se posait à lui-même, sans pour autant avoir voulu se l’adresser, le figea momentanément, tant elle le frappa par surprise, entre la contemplation de deux faces du pavé.

Celles qu’il posait à Kuro tombèrent d’un air enjoué à pensif, sa voix se faisant presque un murmure — une interrogation machinale et peu pensée, qui n’appelait pas de réelle réponse. « Tu crois que j’ai pu en avoir un ? »

Aurait-il dû chercher, plus ?

Le jeune homme face à lui semblait le lui demander.
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- Non, dis-je en faisant un signe de négation de la tête.

La réponse sonne comme une évidence : cet enfant n’a pas la moindre idée de ce que je lui montre. Pourtant, les gummiphone ont inondé les mondes depuis déjà un certain temps. Même moi qui ne suis définitivement pas des plus… familiers avec la technologie, j’ai fini par m’y intéresser. Que nous est-il arrivé à l’époque, à Halloween ? Avons-nous fini par atteindre cette fameuse lumière ? L’enfant y est-il resté coincé pendant un long moment ? Ca me semble tellement sûr, si plausible. Rester là-bas un si long moment à cet âge, ça expliquerait sa… fantaisie ? Je souris. Je dois définitivement revisiter ce monde !

- Ceux qui en fabriquent…

Je me masse le menton, fouillant dans ma mémoire. Je sais qu’on doit cette invention en partie à la Lumière, ce qui m’a un peu rebuté, dans un premier temps. Mais c’était surtout en coopération avec… Rah, j’arrive plus à retrouver leur nom. Un groupe d’artistes ayant une influence de plus en plus prononcée au travers des mondes. Ils ne m’ont jamais particulièrement intéressé, mais ils sont régulièrement évoqués dans les nouvelles données par l’Éclaireur.

- Des consuls, je crois ?

Mais je ne comprends pas ce mouvement et… Le changement de porte-parole n’a pas arrangé mon désintérêt pour ce groupe. Genesis Rhapsodos, de son temps, avait su attirer un peu de mon intérêt. C’était une figure forte et charismatique. Un homme qui, malgré la maladie dont il souffrait, avait eu le cran de se rendre presque seul au Château de la Lumière afin de lui déclarer la guerre. Un homme qui n’avait pas eu peur de se rendre en plein cœur de notre monde QG avec une escorte tout aussi… pauvre, pour signer un pacte de non agression. Un homme qui se plaçait souvent en première ligne et se mettait toujours en avant en dépit de sa mort proche.

Il avait tout de même sacrifié quelques-uns des précieux biens de son groupe pour la signature de ce traité. Il n’était pas à sous-estimer. Et pourtant… son temps est révolu. A l’heure qu’il est, Genesis n’est sûrement plus de ce monde. Il a disparu du jour au lendemain, suite à un attentat infligé au Jardin Radieux et… n’est jamais réapparu. Un nouveau porte-parole a depuis été nommé et dans sa condition, il semble évident qu’il est mort en coulisse. Je me retrouvais bien plus en sa personne qu’en cet… excentrique.

Enfin, indépendamment de cette notion de porte-parole, de cette figure représentant ce groupe, je ne comprenais déjà pas à l’époque sur quoi repose ses fondements. Qu’est-ce que l’art à leurs yeux ? Peuvent-ils refuser une personne sous prétexte qu’elle pratique un art qu’ils ne reconnaissent pas comme tel ? Décident-ils de ce qu’est l’art ? Et puis… Comment peut-on faire de l’art un mode de vie ? Il en va de même pour la religion. L’art et la religion sont deux notions, deux courants qui me dépassent. Pour moi, le Consulat comme le Sanctum sont indignes d’intérêt.

- C’est un engin fort utile. On peut s’informer, appeler des personnes se trouvant dans d’autres mondes, jouer à des jeux… on peut même prendre des photos !

A la question de tout à l’heure, la réponse était évidente. Si Ioan venait à faire la rencontre de cette sorcière, je souhaiterais en être aussitôt informé. Avant tout dans mes propres intérêts… mais aussi pour lui. Ioan est atypique à en être amusant et… oui, dès le départ d’Herbe Blanche, j’ai pu pleinement profiter de l’instant présent. Plus que je ne l’ai fait depuis un bon moment. Elle ne doit jamais le marquer irrémédiablement de la même manière qu’elle l’a fait avec moi. Et puis… plus simplement, de manière assez égoïste… j’aimerais pouvoir profiter d’un ami sans qu’il ne s’évanouisse dans la nature ? Je lui laisse toujours le gummiphone pour le moment.

- Tu veux essayer ?
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L’enfant hocha vivement, l’esprit de découverte envoyant valser une fois de plus ses préoccupations. Non, en effet. Il ne pouvait pas en avoir eu. Cela ne faisait pas sens. Il n’était en rien pertinent de s’en préoccuper. « Je veux, oui ! » Son regard s’illumina comme le soleil dans le ciel — celui qui aurait aimé leur taper sur la tête, s’ils n’étaient pas à l’ombre. « Comment ? Tu me montres ? »

Peluche coincée par ses coudes contre son corps, Ioan écartait l’appareil pour en avoir une meilleure vue d’ensemble. Il s’interrogeait, se questionnait, le questionnait, délaissant très brièvement Kuro. « Comment est-ce que je peux rendre la parole à mon ami ? » demandait-il donc au gummiphone sans trop de retenue, pensant à son éléphanteau rose qui, depuis leur arrivée ici, ne s’exprimait plus. Il devait pouvoir l’informer, disait son ami ; il devait aussi lui permettre d’appeler quelqu’un, là, au travers des mondes ; il devait aussi être le gardien de moult jeux ; et servir à…

Le petit objet — guère si petit entre les mains du garçon — ne lui répondant pas, sûrement trop timide, il revenait à Kuro pour reporter ses questions sur lui. « C’est quoi une photo ? Pourquoi est-ce qu’il faut les prendre ? »

Et surtout, comment prenait-on quoi que ce soit avec ce petit pavé ? Ioan en regardait la forme de nouveau. C’eut été très contre-intuitif de procéder ainsi. Il n’y avait pas de doigts, griffes, serres, mâchoires, sur ce « gummiphone » — quoi que ce soit qui ait pu prendre quoi que ce soit d’autre.

Il n’y avait pas non plus la place d’y dissimuler des jeux. Ou point tant que cela. Ou bien était-ce un livre de règles ?! L’enfant fronçait les sourcils avec concentration tout en inspectant de nouveau la coque… non. Ce n’en était pas un. Il en était à peu près sûr.

La plaque centrale se colorait de nouveau. Une fois de plus, il perdit son regard sur la couronne qui s’y dessinait, cessant de s’agiter pour penser.

C’est vrai que cet objet avait pour lui une étincelle de magie, qui piquait le garçon aux joues. « Ce sont les œuvres des consuls.. comme le Consulat ? Est-ce que c’est comme le Consulat ? » Il relevait le nez vers Kuro, bien heureux d’avoir fait le lien entre ce qu’avaient pu lui raconter deux personnes ! Ce qui ne l’empêchait guère de poursuivre.

« M — mais ! » se pressait-il, comme craignant que son ami oublie de lui faire démonstration de ses tours et savoirs. « Est-ce que tu veux bien me montrer ? Comment tu fais pour lui demander des choses ? Pour qu’il te réponde ? Et comment est-ce que ça fait pour qu’on puisse t’entendre dans d’autres mondes ? Pour que tu puisses appeler des gens ? Ca marche avec tout le monde ? »
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