La nuit était tombée. Et franchement, ça m’avait fait un bien fou de passer l’après-midi loin de tout ça. L’ambiance du village était vraiment redevenue sympa. Les mecs vivaient, ils survivaient plus. Ils avaient plus peur des sorcières, normal, mais… y’avait autre chose. En tout cas ça puait la bonne humeur à plein nez et… j’me sentais bien. Ouais. Je pense que ça faisait longtemps que j’avais pas eu à penser à toutes ces choses, là.

Au final, j’avais fait que des bonnes actions. J’avais effectivement aidé le mec aux caisses à terminer son truc, j’avais aidé Catherine à déplacer une armoire… avant de la remettre à sa place parce que « non, en fait ça n’agrandit pas la pièce », j’avais aussi été chercher des herbes pour aider l’herboriste. Au début, j’t’avoue que ça j’étais pas trop chaud mais il m’avait dit qu’apparemment Adonia en avait besoin, donc…

Mais ouais, voilà où j’en étais. La nuit était tombée et j’avais rejoins Adonia dans la maison. On avait mangé un genre de ragoût qu’elle avait fait. C’était pas… c’était pas le meilleur truc que j’avais mangé, mais j’avais rien d’autre dans le bide que des sandwichs triangles, donc un plat chaud ça se refusait pas.


Tu m’énerves.

J’étais en train de porter ma cuillère à ma bouche quand elle m’a sorti ça. J’y ai jeté un regard l’air de dire « vas-y déballe » et d’vine quoi ?

Toute l’après-midi j’y ai pensé, à notre discussion. Et maintenant que t’es là, tu manges tranquillement alors que le petit Adolphite est peut-être en train de mourir. Si tu sais quelque chose, dis-le.

Je rebalance ma cuillère dans l’assiette creuse avant de soupirer. C’était pas tant qu’elle m’emmerdait, elle était inquiète et ça se comprenait. C’était que j’avais complètement oublié de réfléchir à comment expliquer tout ça depuis le début. Je me gratte la barbe, après tout elle est pas conne, elle peut comprendre. C’est pas comme si je devais le raconter à tout le village.

Donc, en gros… En ce moment il se passe un truc. Si tu veux… y’a un… mec, ouais. Y’a un mec qui s’est dit qu’il allait faire participer tout l’univers dans un jeu qu’il appelle « Battle Royale ». Et donc ce jeu fait… qu’on doit tous s’éliminer en se tuant pour de faux. Genre là, tu me fracasse le crâne à coup de soupière, je mourrai pas, je serai juste éliminé.

Je crois que je comprends. Continue… ?

Et le fait qu’on meurt pas vraiment vient du fait que tout, absolument tout, est recouvert d’une genre de revêtement machin truc qui rend les couleurs plus vives. Et qui rend les gens tout grisés quand ils sont éliminés.

Admettons. Sauf qu’Adolphite n’est ni coloré, ni grisé. Je comprends pas où tu veux en venir.

Je reprends une cuillère de ragoût, et recommence à parler sans avoir pris le temps d’avaler ma bouchée.

Bah… c’est simple. Les gosses, et ceux qui sont trop vieux, ils participent pas. Donc ton Adolphite, là… Il est pas terne ou quoi, je pense. Il est surtout pas un participant, donc il a son teint normal. Et vous, et les habitations, et tout ce qui vous entoure en fait, vous êtes recouverts par la protection, donc j’imagine que votre perception des couleurs fait que vous le voyez terne alors qu’en fait il pète juste la forme.

Elle reste pensive, enfin je crois. Elle a l’air d’accepter ce que je dis, pas nécessairement de le comprendre totalement, mais mon explication à l’air de lui convenir.

Mais alors du coup, vous êtes vraiment au courant de rien ?

Mais non, rien de rien.

C’est vrai que j’avais déconné. J’m’étais dit qu’il fallait que je leur file un gummiphone, t’sais pour le village, en cas de problèmes, que je rapplique directement et j’l’avais toujours pas fait. Bon au moins j’l’avais acheté. Alors j’l’ai sorti de ma poche et j’l’ai posé sur la table.

T’as déjà entendu parler de ce truc ? C’est un gummiphone. En gros, ça vous permet de suivre l’actualité, y’a c’qu’on appelle l’Eclaireur, qu’est un genre de journal mais intermonde. Le suivre vous permettrait d’être un peu plus au courant. Mais le truc le plus important, c’est que si tu fais ça… voilà… tu peux me parler peu importe où j’me trouve. Pratique s’il vous faut quelque chose en urgence ou si je le village est attaqué. Tu comprends ?

Elle prend l’objet en main, appuie sur quelques boutons et le repose sur la table.

Je regarderai mieux comment ça fonctionne demain, pour le moment je vais préparer mes onguents pour le petit. Il faudrait prévenir le village de tout ça.

Ah non, interdit. Si tu fais ça, j’leur dit de rallumer le bûcher et on te fout au feu, que j’dis en plaisantant.

Elle rigole pas. Genre même pas un sourire ou un soufflement de nez. Effectivement… C’était p’tête pas bien joué pour le coup. Elle se retourne et part attraper son mortier sans rien dire. Au début, j’me dis que j’me sens assez con pour pas aller risquer d’faire pire en allant la consoler, et j’entends comme un petit éclat de larme. J’sais pas comment t’expliquer, t’sais genre, tu te retiens, mais le réflexe reprend le dessus.

Alors j’me lève et je viens vers elle. Elle a les deux index en dessous des yeux, et son corps tremble comme des petits sursauts. Je suis désolé, qu’je fais en passant ma main dans son dos.
J’suis déso- Elle se retourne et vient passer ses mains autour de ma taille, en plaquant son front contre mon épaule. Je l’entoure avec un bras et j’viens poser ma main sur l’arrière de sa tête.

Effectivement, les sorcières c’était pas forcément bien vu, j’en avais encore eu une démo l’autre jour quand ils avaient essayé de la cramer. J’avais eu du bol d’arriver à ce moment là et pas dix minutes plus tard. Mais pour le coup, c’était sa réaction qui me semblait bizarre. Elle qui était toujours un peu froide, pas distante mais… pas proche non plus. Intouchable, ouais voilà. J’aurais pas cru qu’elle me fondrait en larmes dans les bras, pour tout t’dire.

Après quelques minutes, elle se calma. J’essayai de m’excuser une nouvelle fois mais elle me dit que c’était bon. J’étais pas convaincu, mais la seule chose que j’savais c’était que changer de sujet était la meilleure idée.



Tu veux que j’te raconte comme c’est dehors ? Dans les autres mondes ?

Si ça peut te faire plaisir.

Ouais. Bon bah en fait…