Après quatre bonnes heures de marche, qu’étaient quand même pas les plus longues de ma vie, faut l’dire, j’finis par rejoindre enfin le village. J’t’avoue que cette condition de chef me met mal à l’aise. Genre… c’est dans leur culture et tout, que j’débarque de nulle part et que j’les gouverne, ok soit… Mais là, avec la situation actuelle, j’te dis, j’savais pas comment j’devais réagir. Sûrement qu’ils étaient en train de s’entretuer, ça se trouve ils étaient déjà tous grisés vu l’heure. Faut dire que y’avait pas énormément de cachettes vu qu’le village était pas super super grand non plus. Oh, ou alors ils s’étaient tous barricadés dans leurs baraques et attendaient que ça passe ?

Déjà, à mesure que je m’approche… y’a une odeur de cramé qui se fait de plus en plus présente. Là, par contre, c’est sûr que j’allais les engueuler encore une fois s’ils s’étaient mis à brûler tout le visage. On avait déjà pas grand chose, c’était pas pour tout niquer en deux secondes. Plus que quelques pas et j’y serais.

J’vois un mec déplacer des caisses. C’est pas ce à quoi je m’attendais. Ils coopèrent ? Ou alors c’est le seul et il prépare son voyage, p’tête. C’est pas impossible qu’ils se soient tous barrés non plus. Le contexte actuel se prêtait bien aux voyages pour ceux qu’avaient une vie de routine, qui se faisaient grave chier. Quand t’y penses, n’importe qui pouvait avoir ses raisons de participer.


Salut ! que j’dis au chargeur de caisses que j’observais depuis tout à l’heure pendant que j'approchais.

Bonjour, vous venez nous rendre une petite visite ?

La bonne humeur, un sourire fixé aux lèvres ? Le dernier survivant du village p’tête ?

Euh… ouais, j’me demandais comment ça se passait ici.

Oh, vous savez, tout va bien. Y’a juste peut-être le petit Adolphite qui est malade, sa mère s’inquiète beaucoup elle reste à son chevet toute la journée. Pauvre Maria. Puis vous savez, notre médecine c’est pas celle des autres mondes.

Il a quoi le petit ?

Ah ben il est vachement palôt. C’est qu’un petit bonhomme de six ans vous savez. Donc forcément dès qu’ils couvent quelque chose ça se voit tout de suite.

Je lève un sourcil, c’t’histoire est super bizarre. J’le salue et j’continue vers c’qu’on pourrait vaguement qualifier de place principale. Je comprends déjà d’où vient l’odeur de cramé, ils font un simple feu. Et… autre truc un peu remarquable… ils ont l’air de complètement s’en foutre de c’qu’y s’passe. J’en vois pas un tout gris. Pas un seul.

Hé, elle est où Adonia ?

Bonjour sire ! Elle est dans sa maison, si vous voulez y aller allez-y, hein.

Je hoche la tête et sans plus de cérémonie, j’passe la porte et rentre p’tête un peu trop comme un bourrin dans l’bâtiment. Adonia sursaute, elle se retourne vers moi les sourcils froncés, ponctuant son agacement d’un claquement de langue.

Tu peux entrer, c’est ouvert… fit-elle, blasée. Elle n’avait plus rien à voir avec la fille que j’avais sauvé des bois l’autre jour. Quelques semaines lui avaient permis de reprendre des couleurs, d’afficher une mine plus… vivante ? Ouais.

Ouais désolé. Euh… y s’passe quoi dehors en fait ? Vous faites grève ?

N...on ?

Non mais le gamin qu’est malade, il a quoi ?

Adolphite ? Je ne sais pas, c’est étrange. D’ailleurs ça va bientôt être l’heure de ses soins. Je me suis proposée pour passer tout les jours lui appliquer un baume et lui faire une infusion à base d’herbes. Au début, sa mère n’était pas très emballée, mais j’ai su la convaincre. Tu voudrais m’accompagner ?

Alors là, j’suis sur le cul. Y’en a pas un qu’est au courant de quoi que ce soit. Mieux, le seul truc qui leur importe c’est le rhume du gamin. Quand on m’avait dit que c’était dans le trou de balle du monde, j’m’attendais pas a ce que même l’info passe pas ici. Bref. On sort, Adonia passe la première et on rejoint la maison de Maria Lair. La mère est contente de me voir, on dirait qu’elle se sent rassurée. Pour autant, j’y casse pas son groove et j’y dis pas qu’j’y connais rien en médecine, la dernière chose dont j’ai besoin c’est de passer pour un souverain tout pété.

Adonia l’ausculte, et le gamin semble grave péter la forme. Il se débat, fait son petit caprice, il hurle mais finit par se calmer sous les menaces de sa mère. Elle lui applique son baume maison sur la peau, puis lui fait boire un truc qu’elle avait de stocké dans un genre de Thermos du moyen-âge. Un truc en vessie de je sais pas quoi… ouais bon, j’juge pas.


Maria nous remercie, et on ressort. Adonia attend qu’elle referme la porte et s’éloigne avant de se confesser.

Tu es d’accord avec moi, le petit n’a pas l’air malade. Pourtant, il est blanc comme un linge. Je ne sais plus du tout quoi faire, rien ne fonctionne.

Bah c’est p’tête parce qu’il est pas malade ?

Et il serait devenu aussi terne d’un coup, pour aucune raison ? La situation m’échappe.

Ecoute… Je la prends par le bras et j’l’emmène en direction de c’qu’est censé être notre maison. J’ai ma petite idée, j’te raconterai ça ce soir, quand tout le monde sera couché et qu’y’aura plus personne pour nous déranger. Ça te va ? En attendant, j’vais faire un tour du village, voir si y’a moyen de donner un coup de main.

Elle hocha la tête, avant de rentrer dans la maison. L’autre qui charriait des caisses là, il avait p’tête pas fini ? On allait voir ça.