C’est sans doute idiot, de vouloir vérifier ce que l’on ne peut contrôler ou empêcher même avec la meilleure volonté. Car en intervenant, il devient plus que probable que la chose qu’on voulait éviter arrive justement en partie grâce à nous.

C’est idiot aussi d’user toute son énergie dans une magie que l’on maîtrise mal pour assouvir sa curiosité. Il est bien là, seul, endormi. Alors pars.

Je finis de traverser le mur dans la quasi-obscurité de l’énorme salle qui lui sert de chambre. Je ne suis plus sous forme humaine, je ne suis plus qu'une grande ombre ayant la forme d’une femme nue recouverte de plumes noires s’envolant progressivement tout autour de moi pour s'évaporer. Je m’apaise en voyant que je n’ai pas totalement perdu le contrôle de la situation et je progresse dans la chambre en touchant de façon imperceptible les meubles inestimables qui « nous » entourent.

Une nouvelle ombre prend alors ses aises et apparaît dans la chambre, puis elle s’approche du lit du Président. Je fais un geste vers elle et lui intime :

« Va-t-en, tu vas le réveiller »


C’est la première fois que je viens ici. Je ne sais pas pourquoi j’ai attendu d’être dans une telle situation pour le faire. Peut-être est-ce la faim, peut-être mon impatience grandissante qui me fait prendre des risques inconsidérés. Je me retourne vers sa silhouette allongée pour me concentrer sur sa respiration profonde et calme, les battements de son coeur. C’est enivrant. Je sens mes yeux jaunes luire dans la nuit. Quand bien même je désirerais m’en emparer que je ne le pourrais pas, il est bloqué par la magie des jeux.

Je m’intéresse ensuite à la porte, je ne connais pas la disposition des lieux mais je sens qu’elle est là, non loin derrière. Je m’apprête à me diriger vers elle et à la traverser mais je me retiens. Je la crois capable de se réveiller rien qu’en sentant ma présence. Je suis assez inconsciente pour visiter sa chambre une fois qu’il est endormi, mais pas assez pour gâcher absolument tous les efforts que j’ai faits pour paraître humaine à la Shinra, et cela, pour obtenir l’élimination —hélas temporaire— d’une sorcière en escarpins. Rentrons.

Je réapparais dans le hangar où j’étais censée monter la garde tandis que les autres se reposent. Nous nous sommes abrités dans l’épave. Temerys s’est recroquevillée sur le siège conducteur et Walter dort sur des coussins arrachés aux fauteuils qu’il a disposés par terre sur le couloir entre les sièges. J’entreprends de recompter nos armes et nos munitions. Il faudra que nous partions en expédition pour en trouver d’autres demain.

********

Un tremblement m’extirpe de mon sommeil. Deux passages par le portail ne sont pas restés sans conséquence. Reprendre contenance est compliqué mais j’y suis bien forcée car je comprends que quelque chose de préoccupant est en train de se reproduire tout autour de nous.

-Nina ! Tems’ ! Ils nous enferment !

Quoi ? Je me relève et saute en dehors de notre abri de fortune pour voir la grande ouverture vers l’espace se refermer pour de bon tandis que toutes les autres portes —je le découvre progressivement— se sont déjà closes.

-Merde !

Il me faut un peu de temps pour comprendre la situation, pour réfléchir. J’attrape l’oreillette, m’éclaircis la gorge et réactive son émetteur. Je souris même s’ils ne peuvent me voir, enfin pas que je sache.

-Bonjour à vous aussi.

Je m’approche d’une des portes et essaie d’interagir avec le panneau de commandes tactile, mais il reste totalement inerte à mes interactions.

-On dirait bien que finalement… j’ai réussi à attirer votre attention, Monsieur.

Je reste quelques instants silencieuse mais n’obtiens aucune réponse de l’autre côté, seulement un bruit blanc, aussi blanc et régulier que ses costumes. J’éteins à nouveau l’émetteur mais garde l’oreillette  en place.

-Bon, réfléchissons. Qu’est-ce qu’on fait ?
-Ouais, réfléchissons. Apparemment on peut plus sortir d’ici, ok, c’est emmerdant parce que il n’y a pas grand-chose à manger… ouais…  mais attendez : si on peut plus sortir, ça veut aussi dire que personne ne peut entrer. On est comme qui dirait… presque autant à l’abri que le président.

Une seconde silencieuse se passe pendant que nous réfléchissons à ce que Walter vient de proposer.

-Mais ouais connard, et quand ils viendront encercler toutes les portes avec tous les gars qu’ils ont encore et que NOUS n’avons pas, et qu’ils rouvriront les portes, on sera faits comme des rats, et affaiblis par la famine avec ça.
-Ah merde, c’est vrai.

Je regarde l’épave dans laquelle nous nous trouvions quelques instants plus tôt encore endormis. Je regarde la porte qui mène vers le couloir vers lequel Elena s’est échappée. Je monte dans le vaisseau et m’installe sur le siège du pilote et interagis avec les différentes commandes. Je n’y connais pas grand-chose mais je sais à peu près ce qui sert à quoi.

-Nina, ça sert à rien, il est cloué au sol ce vaisseau.

Les blocs lasers sont dirigés vers la porte extérieure  et ne peuvent servir à rien en l’état. Elle est en outre, bien trop épaisse pour pouvoir être détruite par les équipements d’un petit vaisseau comme celui-là. Je regarde encore autour de nous. Je remarque alors la grue qui sert habituellement à insérer et à retirer les chargements dans les vaisseaux.

-Walter ? Tu peux la contrôler cette grue ?
-Euh, ouais, pourquoi ?
-J’ai besoin que tu tendes son bras et que tu l’orientes pour que le crochet soit à portée du vaisseau.

Walter s’exécute et prend les commandes sur une borne non loin de la grue. Je lui fais des signes pour le guider et j’attrape le crochet pour le fixer au châssis du vaisseau.

-Nina, je ne sais pas si tu le sais, mais ces grues ne sont pas faites pour soulever des vaisseaux.
-Tant pis, on tente le coup !

Je hoche la tête vers Temerys, presque surprise de la voir enthousiaste à une des mes propositions.

-Vas-y, tire !

Le câble se tend, on entend le moteur de la grue s’emballer et tourner à plein régime.

-Je mets la totale !

Le moteur chauffe et fait un bruit inquiétant, pourtant le vaisseau commence à se mouvoir, très légèrement, et on entend le frottement rayer le sol dans un bruit insupportable.

-Putain mais quelle merde !

Dernière force, ce qui causait la résistance semble lâcher et le vaisseau pivote d’un coup d’un seul faisant voler dangereusement le crochet dans tous les sens. Nous nous baissons pour éviter le coup fatal et éliminatoire.

-Ok j’imagine que le plan c’est de faire sauter la porte du sas. J’y vais.

Temerys grimpe dans le vaisseau et actionne d’abord les canons en visant la porte mais à part un bruit assourdissant et une trace noir sur le métal, ils n’ont aucun effet sur la porte.

-Ok, je vais essayer les têtes chercheuses ! Mais on n’en a pas 50, alors je dois les économiser.

Elle tire un coup puis deux. Après que la fumée ait disparu, nous sommes dépités. La porte a encaissé durement le coup, elle est même enfoncée et déformée, mais pas suffisamment que pour qu’on puisse forcer le passage.

-Attends !

Je me dirige vers la porte et l’inspecte, puis je regarde tout autour et j’aperçois un trappe de ventilation. Elle est suffisamment large pour que nous puissions y passer tous les trois, mais elle est malgré tout belle et bien soudée à la structure.

-Vise l’aération !
-Bouge-toi de là, Nina, ou je te fais sauter avec !

Les êtres humains aiment l’humour. Si nous nous en sortons toutes les deux, il faudra bien que l’une d’entre nous tue l’autre mais pour l’heure, je sens qu’elle commence presque à m’apprécier.

Au bout de trois coups de tête canon à tête chercheuse, la trappe se détache. Nous courons tous les trois avec nos armes autour d’elle.

-Où est-ce que ça mène ?
-Aucune idée.