-Mais t’es conne ou quoi ? Si on fait ça, on se met à dos directement l’artillerie lourde. Non moi je dis : pour le moment on se contente des autres bandes, on s’en débarrasse, et après on voit.
-Bah ouais, et on n’est même pas obligés de rester ici. On a qu’à piquer un vaisseau et on se pointe à Illusiopolis pour trouver des proies faciles.

La bande s’est trouvé une planque dans un des centres de documentation, un des seuls endroits qui n’a pas encore été marqué par les combats. Debout sur les bureaux, prenant carrément les autres de haut, je me balance légèrement en avant et en arrière, jambes croisées.

Merde. Je me mets à marcher sur le matériel, écrasant les claviers, dont les touches sautent sous le poids de toutes mes ténèbres contrariées. Retiens-toi, retiens-toi.

-On n'a pour ainsi dire rien fait. Que des deuxièmes et des troisièmes classes. C’est pas avec ça que tu vas faire grimper ton score, Teremys, euh Temerys.

Je lui jette un regard faussement désolé et elle tourne les yeux en soupirant.

-D’accord Nina, mais pour ton plan, on est tout simplement pas prêts à faire face.
-C’est pas pour rien que ce sont des unités d’élite et qu’ils sont en charge de la protection du Président.

Nous avons passé la journée d’hier et cette nuit à les éviter, à jouer au chat et à la souris là où d’autres allaient droit devant pour les affronter. Ce qui se réglait inévitablement par un échec évidemment. Normal, ils ne m’avaient pas.

-Tant qu’on tournera en rond, qu’on les évitera, les Turks vont trouver de plus en plus d’armes et de munitions, s’attribuer de plus grands territoires. On ne peut pas se permettre d’attendre qu’ils aient totalement repris le contrôle du Vaisseau. Ou bien le Président va l’emporter sans avoir bougé le petit doigt.

La porte s’ouvre, j’attrape ma mitraillette et la braque dans la direction de l’intrus. C’est Cold, on baisse tous nos armes.

-Salut les gars. Alors, j’ai fait un petit tour et… Apparemment on a raté la visite du Président et de ses deux bras droits. Ils ont réussi à remonter un nouveau stock d’armes et de munitions.

Je donne carrément un coup de pied dans un écran qui tombe à la renverse dans un bruit retentissant à environ trente centimètres du bras de Temerys. Elle se lève brusquement et se tient devant moi, prête à me sauter dessus, ou peut-être à me mordre, c’est difficile à déterminer.

-Putain t’es malade ?
-Vous voyez ? Même le Président ose descendre maintenant. C’est dire comme on a perdu le contrôle de la situation.
-Ecoute Nina, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas accéder à l’ascenseur, alors ça  sert à rien de péter un câble. Si t’as un plan pour les Turks, on t’écoute, t’as pas besoin de partir dans ton délire obsessionnel.

Evidemment que je pourrais, savoir que j’ai ce pouvoir à portée de main, la possibilité de traverser  une porte et d’arriver à quelques mètres de toutes mes attentions me rend déjà —au bout du troisième jour— incohérente. Je sais que je ne peux pas le faire, que ça anéantirait tous mes efforts et toutes mes chances, juste pour un putain de jeu, juste pour l’emporter sur une bureaucrate pistonnée incapable de se battre. Ma nature véritable est ma meilleure alliée et à la fois ma plus grande faiblesse. En devant la réprimer, je me prive de la plupart de mon potentiel, rien que garder en permanence—même au repos— cette apparence humaine est épuisant.  

*******

-On sait que vous êtes là, alors rendez-vous et je vous promets de faire vite.

Le hangar des vaisseaux n’est pas la position la plus facile à tenir. N’importe quel vaisseau peut débouler depuis l’extérieur et tirer sur nous pour nous régler notre compte. Nous nous sommes justement cachés dans l’un d’eux — ou plutôt une épave— qui a déjà a déjà été rendue hors-service par d’autres passés déjà bien avant nous.

-Aucune chance, moi je me rends pas, et encore moins devant une femme, je préfère tenter ma chance !
-Carter c’est ça ? Ta voix me dit quelque chose ! Je crois bien avoir entendu dire que tu étais le pire instructeur de toute la Compagnie Shinra.

Cette conversation à portée de cris me rend légèrement irritable et rend difficile la concentration.

-C’est vrai ? J’ai entendu dire que la petite blonde des Turks est la plus incompétente et la plus inexpérimentée de toute l’unité, et qu’on l’a choisi uniquement pour les quotas.
-C’est vraiment con ça, vu qu’il n’y a pas de quotas chez nous.

Encore juste une petite seconde, pour qu’ils soient à portée… Les détonations recommencent et ils tirent sur nous à la mitraillette, au fusil à pompe, pendant de très longues secondes, trouant la carcasse du vaisseau à de nombreux endroits. Nous nous collons au sol en espérant passer au travers des salves.

-Qu’est-ce que c’est… ?

J’entends la voix d’un homme venant de leur direction. C’est le signal, nous sautons hors du vaisseau et leur faisons face. Une nuée de corbeaux entoure la jeune femme et les deux hommes, griffant leurs visages et rendant la visibilité plus difficile. L’un d’eux tient comme par hasard…un bazooka. Le temps que je tire sur celui-ci avec mon fusil à pompe en y ajoutant de l’essence ténébreuse, ma concentration sur les corbeaux est moins précise. Je ne parviens pas à le tuer mais à le désarmer momentanément oui en le blessant au bras. Les autres tentent de tirer sur Elena, mais bien que déconcentrée par les volatiles, elle tient bon et recule avec les autres en restant en déplacement et en continuant de tirer sur nous à l’aide de son automatique. Je ne suis pas d’accord.

-Carter, on ne peut pas les laisser se replier.

Un coup de feu venant d’Elena vient érafler mon visage. Je sens la brûlure mais plus que ça, j’entends un impact juste derrière moi. Cold est touché. Pas le temps de vérifier, je continue de progresser. Ils s’apprêtent à rentrer dans le couloir et s’échapper. Je vois Carter s’arrêter juste devant mes yeux. Il inspire, je vois ses épaules se redresser et son fusil se stabiliser. Le coup part et touche la Turk au niveau du genou.  Elle tombe dessus et grogne.

-Barrez-vous !

Elle n’essaie même pas de s’enfuir et continue de tirer sur nous pour laisser du temps aux autres de s’enfuir.

-Nina, vas-y !

Je glisse rapidement sur le côté, là où elle ne vise pas et tire plusieurs coups de feu dans sa direction. Le troisième finit par faire mouche au niveau de son cou et je la vois aussitôt se décolorer.

Quand je me tourne vers les autres, je remarque que seuls Temerys et Walt sont encore colorés. Je m’approche d’eux et plus spécifiquement de Carter.

-Alors comme ça, tu t’es sacrifié pour nous ?

Personne ne dit rien, tout le monde semble tendu.

-Tu fais chier, Nina, si on avait bien un atout c’était Carter. Sans rancune, Cold.
-Ecoute Temerys, le jeu est fini pour moi, mais un Turk, c’est déjà un beau trophée.
-Ouais ! Mais nous a deux morts, on n’est plus que trois et le kill, c’est qui qui l’a eu ? La connasse.

Je m’écarte d’eux, peu affectée par les scrupules et m’approche d’une Elena désaturée, qui me regarde arriver.

—C’était toi les corbeaux ?

Je lui fais une petite courbette en croisant les jambes et en soulevant ma jupe.

-Oui. Attends, je t’emprunte ça.

Je tends ma main vers ses cheveux blonds et attrape l’oreillette qu’elle porte puis la pose sur moi en souriant à mon récent trophée.

-Salut, Reno !
-Elena ?
-Non.
-Euh…
-Réfléchis. Une voix… que tu as entendue il n’y a pas si longtemps.
-Nina ?
-Ouais.
-Qu’est-ce que tu fous avec l’oreillette d’Elena ?
-Je lui ai empruntée après son élimination. Elle n’en a plus besoin.
-Attends… t’avais pas dit que tu voulais  nous aider…?
-Bah… il se trouve que je ne suis pas très patiente, et que j’en avais un peu marre d’attendre.
-Nina…tu sais que s’attaquer aux Turks, c’est s’attaquer au Président ?

J’avance dans le couloir et trouve une caméra de surveillance encore fonctionnelle. Je lui fais un petit signe de main accompagné d’un sourire confiant. Avec un peu de chance, quelqu’un en haut m’aura vue.

-C’est le jeu, Reno. Je voulais juste attirer votre attention, voilà tout. Ça demande beaucoup d’efforts, tu sais ?
-Pas autant que le convaincre de te foutre la paix une fois qu’il t’a dans le collimateur.

Pas de problème, je n'attends que cela.

-Le Président est avec toi ?
-Non. Il prend sa douche.
-Dommage.