Sans doute le seul endroit dans ce vaisseau où il fait noir, vraiment noir. Pas de monitoring, pas de clignotis incessants, pas de néon aggravant le côté maladif de mon teint, même pas une petite explosio. Je pianote encore sur mon gummiphone puis appuie sur le send. Peu d’espace ici, même pas de quoi se cacher à deux à l’abri des regards indiscrets. Juste de quoi se reposer de ses émotions pour quelques heures et jouer à Pac-man. Je colle mon oreille contre la porte. Rien à signaler. BANG, je donne un grand coup de pied dans la porte —merci les Doc Martens— et m’extrais de ma cachette telle une contorsionniste en devenir. Pour le style, je passe mes deux mains sur  les multiples voiles noirs de ma robe nouvellement acquise dans les quartiers d’une déléguée de la communication coquette et accessoirement éliminée par mes soins.

Ils sont en haut, bien au chaud, pendant que nous faisons le ménage, leur facilitant la tâche. Elle est en haut, à l’abri de tout danger, et à portée de main de l’objet de notre convoitise. Je sais qu’elle y est. Il ne peut en être autrement, il la préserve bien trop pour l’abandonner à nous, pauvres chiens. Je suis passée devant l’ascenseur à plusieurs reprises, et ils semblent tenir bon. Mais qu’est-ce que ça change pour moi ? Tout cela est dehors de mon contrôle.

La seule vérité : il faut attendre ton heure. Attends, attends.

Je me regarde dans le reflet du métal gris clair des couloirs, presque brillant et intact si on oublie les traces de doigts ensanglantés. Moi : la vraie fée obscure de ces contrées spatiales. Je passe mes doigts sur mes lèvres, ce qui leur donne une pigmentation noir sang.

Je ramasse mon arme de service, mes munitions que je mets dans ma sacoche ainsi que le fusil à pompe que j’ai trouvé dans une des cachettes de Lord Business. Le moins qu’on puisse dire c’est que je n’ai pas encore la technique. A tous les coups, je vise à côté, ou je ne parviens pas à le recharger correctement, mais en général ça a l’avantage de les faire paniquer, ou de les assourdir.

Je marche, pleine d’entrain forcé, je marche dans les couloirs, à la recherche d’un labeur à accomplir. Ma façon d’attendre.

-Putain, mais qu’est-ce que c’est que ça ?

Je me retourne vers l’origine de la voix sans avoir le temps de calculer qu’elle est toute proche. Je me prends le poing ferme d’une femme dans le visage. Mais quel genre de personne fait ça dans ce jeu ? Quel type de personne préférerait frapper son ennemi plutôt que lui tirer dessus et être sûr de l’emporter ?

Je ne tombe pas non  mais je recule de deux pas, trébuchant. Premier réflex, je prends mon nez dans mes mains, sentant une douleur chaude et désagréable y monter. Je ne risque pas de saigner et alors, j’ai quand même envie de lui foutre la raclée qu’elle a attendue toute sa vie. Je la regarde, toujours devant moi, une brute aux cheveux décolorés qui mâche un chewing gum et se contente de sourire.  Je lui saute dessus, lui agrippe le cou et avec tout l’élan que cela représente, la fais tomber à terre, tête tapant durement la première. J’attrape la crosse de mon arme de service et m’apprête à lui marteler le visage avec. C’était quoi ton idée ? Faire en sorte de pouvoir faire ça plus lentement histoire de pouvoir prendre le temps de décharger ta violence frustrée ?

-Nina, arrête !

Machinalement, mon expression se neutralise, et je tourne le regard vers qui m’appelle, même si je sais déjà de qui il s’agit. Carter, mon instructeur se tient derrière moi, accompagné de deux hommes. Carter semble dubitatif, les autres — que je ne connais pas— choqués.

-Lâche-la.
-C’est un jeu, Carter, le but c’est de gagner. Et de la tuer, accessoirement.

Il prend son arme et la braque sur moi, rapidement imité par ses acolytes.

-Si tu la butes, on te tire dessus. Je pense avoir le plus de chance de gagner ce point, mais j’ai pas particulièrement envie de te faire perdre l’occasion de t’entraîner dans la meilleure simulation de ta vie.
-Alors quoi ? Tu vas me laisser  vivre quelque jours de plus, juste par altruisme et grâce à ton sens aigu de la pédagogie ?
-Non, je te propose simplement de te joindre à nous. En équipe, tu seras plus forte, couverte, tu tiendras forcément plus longtemps. Et après, arrivera ce qui arrivera.  
-Faire équipe avec vous ?
-Nous trois et… elle.

Il m’indique la femme encore inconsciente sur laquelle je suis assise.

-Je ne fais pas équipe avec les femmes, d’autant plus si ce sont des connasses blondes comme ta pote, je suis déjà obligée de rendre des comptes à Scarlett, alors…

Les deux autres hommes se regardent incrédules. Ici, tout le monde sait qui est Scarlett, c’est un nom qui laisse rarement indifférent. Carter, par contre, est déjà au courant pour mes allusions.

-Fais un effort alors, parce qu’on peut pas se passer d’elle pour le moment. T’as le choix, Nina. Un…deux… trois…
-Ca va, ça va.

Je laisse tomber mon flingue au sol et me relève. Au bout d’un moment, elle reprend réellement connaissance et s’apprête à me sauter dessus. Je lui fais un signe de regarder son grand pote Carter.

-Temerys, j’ai une grande nouvelle pour toi, on va faire équipe avec Nina. Je sais ce qu’elle vaut, je sais qui elle côtoie, et je la veux dans mon équipe.
-Quoi ?!

Elle se met à rire nerveusement puis je vois son visage se décomposer quand elle se rend compte qu’il est sérieux. En toute bonne garce que je veux être, je croise les bras et fais une moue dédaigneuse, ce qui ne lui échappe pas.

-Mais regarde-la, Carter, elle a un tutu !

Je désapprouve, c’est loin d’être un tutu.

-En attendant, la meuf au tutu a encaissé ton poing et t’a mise à terre, Temerys.  

Un des acolytes vient enfin de se réveiller et lance un argument en ma faveur tout en devant manifestement se retenir d’éclater de rire.

-Et sans mon intervention, t’étais hors-jeu.