Je relève la tête vers le plafond.

Le ventilateur tourne et tourne, en son centre, une pauvre ampoule éclaire la chambre. Je ne vais pas me mentir, c’est un vrai nid à cafard, cet… hôtel.

Mais bon sang, ce que je suis content d’être dans un semblant de chambre à coucher.

Dehors, la pluie ne s’est pas arrêter. Ça doit bien faire deux jours. Je serais encore à notre ancien repaire, le mur serait recouvert de moisissure. Non, ce n’est pas si mal ici.

Et tout ça, c’est grâce à lui.

Je tourne mon regard vers sa silhouette, toujours amassé dans un coin de la chambre. « Grace à lui », ça me tue de le reconnaître.

Et pourtant, je ne peux pas mentir. J’ai beau ne pas apprécier cet ork stupide et imbuvable. Je serais surement mort à l’heure qu’il est. Un mois, tout seul, à fuir le chapitre ? Non, rêve pas Dimitri, rêve pas.

D’un pas nonchalant, je me dirige vers la salle de bain. Je ne prends même pas la peine de me regarder dans le miroir, je dois avoir une mine affreuse. Je rentre dans la douche, le carrelage est glacial sous mes pieds, peu importe.

Je ne perds pas de temps, le pommeau ne tarde pas à vomir l’eau chaude. Ça me fait un bien fou. Je ne compte même plus le nombre de minutes, si ce n’est bien une heure, que ça me prend à chaque fois. De retirer son odeur de ma peau.

Non content de me prendre ce qui fait de moi, moi. Il se permet en plus de me marquer durant mes quelques moments à l’air libre. Foutu ork.

Ma douche finie, je mets quelques affaires. Et maintenant ?

Oui, Dimitri, et maintenant ?

Je me place en face de la porte, celle-là même qui donne sur le couloir. Aux yeux de la femme de chambre, il n’y a que l’autre monstre vert qui rentre et sort.

Eh oui, regardez-moi ce courage. Je ne suis pas sortie une seule fois sans lui.

Ma main se pose contre la poignée, je veux ouvrir cette porte, je veux, mais je…

La poignée coulisse un instant, avant de se refermer.

Non, la porte n’est pas fermée, c’est juste que… J’ai peur. J’ai vraiment peur.

Je ne peux pas m’empêcher de me dire… Et si ? Et si je croisais le chapitre ? Et si je croisais des gens qui me connaissent ?

Pff, super, je suis devenu dépendant de ce tas de morve. Quelle veine mon petit Dimitri.

« T’es toujours r’venu, t’es toujours r’venu vers moi. T’chouine, et t’chouine, mais t’es là, et ça, c’pas moi qui l’ai choisi. »

Pourquoi est-ce que je repense à ça m… Tu sais quoi ? Oui ! T’as raison ! Je t’emmerde ! Oui, voilà, je t’emmerde !

Ma main se repose sur la poignée.

Je vais le faire, je vais sortir.

Je prends une grande inspiration tandis que j’ouvre la porte.

Je sors, cette fois, je sors !

Je fais quelques pas, je rabats la capuche de mon sweat, tandis que je me dirige vers la sortie.

Le couloir, l’escalier, l’accueil, et… la rue. J’y suis !

Autour de moi, les passants ne font même pas attention. Je sens la pluie qui tombe sur mes vêtements, je sens le vent sur mon visage. Je vois les néons et les lumières derrière des yeux qui sont enfin les miens.

J’y suis arrivé… OUI ! J’y suis arrivé !

Je me laisse emporter par le flot de piétons, je fais attention autour de moi. Non, pas autant, si tu as l’air suspect, ils vont faire attention à toi.

Je me laisse aller à quelques rues, je regarde autour de moi. J’ai presque l’impression de découvrir cette ville pour la première fois. Maître de mes mouvements, je peux tourner à cette rue si je veux. Je peux aller acheter un hot-dog à ce marchand ambulant si j’en ai envie. Je prends mes propres décisions… Je…

Pff… Abrutis. Je commence à sentir mes yeux qui deviennent humide. Etre ému pour ça, sérieusement…

Je continue de marcher, j’en perds les minutes, je ne fais pourtant pas grand-chose mais, je savoure, à ma manière.

Encore un croisement, et si je… Mince… merde... Ah non ! Non non non !

Je vois un homme au loin, habillé de blanc. Je veux dire, ça peut être quelqu’un juste qui aime le blanc, pas vrai ? Ah… Ahah… je veux dire, pas tous les hommes en blanc sont du chapitre, c’est sûr, ça se tient, alors…

Alors …

… Pourquoi je suis autant en sueur ?

Ma vision se trouble, je regarde partout autour de moi. Un endroit où partir, un endroit où fuir, n’importe quoi !

Là ! La porte d’une boutique !

Je ne demande pas mon reste, j’ouvre la porte sur le champ, m’engouffrant à l’intérieur.

La première chose qui m’assaille, c’est l’odeur d’encens. Ainsi que le bruit régulier et étrange, un instrument qui m’est inconnue, qui s’échappe d’une vieille radio.

La vision toujours tremblante, j’essaye de reprendre mon souffle.

« Bienvenue à la sacro-sainte boutique ! Que puis-je pour vous mon p’tit monsieur ? »

Me demande un homme. Il a l’air étonnamment enthousiasme. Cheveux brun, vieux pull de laine vert comme ceux qu’on donne à Noël. Et pourtant, mon regard n’arrive pas à se détourner d’une chose. Ses dents, jaunit, et au plombage dorée plus que visible.

« Euh, je… »
Je cherche mes mots, vite, ils vendent quoi ici ?

Mon regard s’éloigne vers l’objet en vente le plus proche.

« Je cherchais justement ça ! Ahah… » Que je laisse échapper dans la panique, pointant du doigt une espèce de pendentif, pendouillant d’un présentoir.

« Une amulette de Triton ? Eh bah, ça fait longtemps qu’on me n’en a pas demandé. »

Euh… Triton ? Comme le régent d’Atlantica ? Mon regard se reporte vers la vitrine. Visiblement, l’homme blanc est passé. Cette simple conclusion me laisse pousser un immense soupir. Je me sens bien mieux… Beaucoup mieux.

« Elle est en vrai argile des fonds marins vous savez ? Ce n’est pas de la camelote ! »

Mon regard analyse un peu plus les étalages. C’est quoi cette boutique aux justes ? J’y vois des cierges avec la tête d’un homme coiffé d’une couronne de ronce. Je vois des amulettes à l’effigie de tortue. Des sortes de boules orange en collier. C’est… Une boutique pour religieux ? Qu’est-ce…

« Euh… Vous êtes là depuis longtemps ? Enfin… je veux dire, je n’avais jamais vu de boutique comme la vôtre avant. Une chance hein ! Ah… Ahah… Où que j’aurais pu trouver une amulette de… Triton sinon ? »

L’homme vient saisir l’amulette, avant de se rediriger vers le comptoir.

« Bah, j’me disais, avec tout le pot pourris de cultures que brasse cette ville. Et l’ambiance, pas mal de monde voudrait… bah, tu sais. Avoir quelque chose qui rappelle la maison, et en quoi avoir espoir. »

Une boutique spécialisée en objet religieux, c’est…euh, original.

« C’est un cadeau ? Je vous l’emballe ? »

Une amulette religieuse, mais je suis sensé faire quoi de ça moi ? Je peux toujours refuser, dire que j’ai changé d’avis mais…

« Ah euh, non, c’est pour moi »

« Quatre-vingt-dix munnies alors »

Quatre-v… Je manque de m’étouffer.

« Eh bah ? »

… Je suis pris de panique. Je n’ai pas munnies illimités, je peux juste pas… Pourquoi je n’arrive pas à dire non ! Pourquoi je n’ai pas le cran ! Bon sang, bon sang, bon sang !

« Tenez »

Ah ! Mais quel idiot ! Je suis un idiot ! Pourquoi j’ai payé !

« Et voilà, elle est à vous. Bonne journée ! »

Il me donne l’amulette. Une babiole pareille, quatre-vingt-dix munnies ? C’est une blague ?!

Bon sang, Karg’orth a raison…

« Merci, au revoir. »

Je sors dans la rue. Je me sens juste… mal.

J’essaye de ne pas réfléchir, de retourner à l’hôtel le plus vite possible.

Rue, place, accueil, escalier, couloir… CHAMBRE !

Je referme la porte derrière moi, et je me laisse retomber dos à celle-ci.

Mon regard se reporte sur la masse immobile au loin. Cet ork puant n’a pas bougé d’un poil. Et cet ork puant…

… Il a raison. Bon sang ! Il a raison…

… Je suis encore revenu à lui.