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Au bord du champ de mines, Agnes Flinch parut hésiter. Le ballottement du carton cessa de même que le bruit de ses pas. Elle hésitait. De là où il se trouvait, Ioan entendait les quelques murmures en fond de boîte des uns, impossibles à identifier tant ils étaient étouffés par le corps rembourré des autres, mais toutefois suffisants pour transporter avec eux la légère confusion qui régnait ; les interrogations de tous.

« Excusez-moi ! » héla soudain la géante qui n’en était pas une, causant au lapin en peluche emmêlé en-deçà du garçon un bref sursaut.

« — Mhm ?
- Le magasin est fermé ? 
- Oui, ça fait un moment.
- Ah. 
- … pourquoi ? »

C’était une voix féminine qui s’élevait, légèrement nasillarde. Elle s’alourdissait d’un baluchon de méfiance toute commune, de ceux qui ne comprennent pas exactement qui leur parle, et n’ont pas le désir de s’y attarder plus que de nécessaire ; et pourtant, il restait soutenu par une solide branche d’éducation toute ancrée, qui empêchait la pauvre vagabonde de repartir aussi vite qu’on l’avait interpelée.

« Nous voulions — je travaille pour une crèche — nous voulions participer à une récolte de jouets mais… je ne vois pas le stand de l’association qui l’organise et… de fait, le magasin est fermé. »

Chaque hésitation était l’occasion d’un court symposium de plastique et de nylon, dans le petit carton où les premiers intéressés étaient confinés. Un hochet à la tête fleurie collait ses pétales contre les parois de leur prison sans barreaux, intrigué. Un canard en plastique, lui, mutilé, le bec manquant, étirait son cou, essayant de capter, même brièvement, quelque visuel sur la situation. Chacun relayait à voix toute basse ce qu’il croyait entendre, voir, déduire. L’enfant écoutait sans bouger, pour sa part curieux et fasciné par l’immobilisme que lui permettait sa nouvelle forme. Il ne ressentait plus le besoin de respirer.

Ioan avait toujours agi comme si tout objet avait autant de vie, autant de personnalité qu’un homme chantant et criant. Comme s’il lui était tout aussi parlant. Mais ce monde bousculait tout ce qu’il avait toujours pu sentir et ressentir ! Il s’interrogeait toujours, alors : pourquoi, ici, agissaient-ils tous si différemment que ceux qu’il connaissait ?

Qui pourrait répondre à cette question ?

Il ressentit une légère excitation, attisée par une irrésistible envie de découverte, tirailler les fibres de son tricot.

Il voulait voir ce monde.
Il voulait bouger.
Sortir.

Comme d’accord, sous son dos, le vieux lapin malmené par les années, l’oreille manquante, le brusqua d’un coup sec. « Bouge un peu ! » lui intimait-il d’une voix basse mais étranglée. « Je veux voir. » Ne se sentant pas de le contrarier, et parce qu’il avait déjà été arraché à son immobilisme, l’enfant tentait de se décaler, encore maladroit.

Mais bien vite, il fut interrompu par la trompe impérieuse d’un éléphanteau dont le comportement ne dégageait rien du faste chatoyant de ses étoffes multicolores. Il était calme. Il renvoyait une forme de sagesse, de ceux qui comprennent, et savent comment vont les choses.

Alors Ioan s’immobilisait. Il se demandait : saurait-il pourquoi tout était si différent, ici ?
Ses lèvres cousues refusaient de s’effiler pour le lui demander.

L’éléphanteau rabattit le lapin à sa place sans un mot. Mais le message était clair.

« — Vous devriez les appeler, peut-être..? essayait pendant ce temps de se dégager la femme sans nom.
- Oh… oui. Merci à vous, surtout. 
- C’est rien. Bonne journée ! »

Ses pas étaient rythmés et dynamiques, rehaussés par le piqué d’un talon resserré. Ils martelaient le bitume avec la rigueur d’un esprit militaire ! Une ! Deux ! Une ! Deux ! Mais comme les clameurs du coq au matin, ils s’évanouirent avec la minute.

Ne restait que le soupir embêté d’Agnes Flinch.

Elle posa la boîte sur le sol, et s’éloigna de quelques mètres.

« — Qu’est-ce qui se passe ?! questionna immédiatement une petite locomotive, qui s’était retenue trop longtemps de bouger.
- On est sur le parking du magasin, lui chuchotait le hochet.
- Il est fermé ? 
- Il faut croire… »

Ioan se faufilait pour sa part entre les pattes d’une jument, et par-dessus un ourson, aidé par la surprenante souplesse de son corps sans os. Une légère anticipation pressait ses mouvements — et le trou à la poignée du carton était si proche ! Il devait voir de quoi il en retournait.

Alors il s’y glissait, faisant fi de grognements qu’il ne réalisait même pas lui être adressés.

Il s’y trouvait, enfin !
Et quelle vue — si grandiose, que même s’il avait pu parler, l’enfant serait resté muet.

Devant eux s’étalait un désert gris, peint de formes blanches rectilignes. Ioan en suivait le tracé, comme s’il avait été un labyrinthe sans murs mais plein de croisements énigmatiques — et butait sur le rebord du trottoir. Il sautillait au-delà, rebondissant sur une forêt de maisons étirées, qui cherchaient à toucher le ciel. Certaines, coquettes ou ambitieuses, s’affublaient de mille vitres. Elles réfléchissaient au Soleil toute sa lumière, scintillantes et rutilantes ! Mais celui-ci pouvait-il les voir, de là-haut ? S’y intéressait-il seulement ?

Ou bien avait-il ses vues sur quelque monde lointain, brillant de mille feux ? Une lueur si grande qu’elle en éclipsait même la Lune ?
Pauvre Lune. Elle l’espérait, pourtant.

Son regard s’alourdit sur son tricot.
Cette idée lui laissait, toujours, inlassablement, un indicible et profond sentiment de tristesse.

Ioan se fit mollement écarter par le lapin sur le crâne duquel se dressait une fière et unique oreille.
Mais le garçon n’avait plus envie de voir la grande lumière du soleil. Alors il se laissa doucement retomber en arrière.

« Ca ne va pas ? »

L’éléphanteau le redressa légèrement tout en l’approchant de lui. Sa prise était plus douce que tantôt, suggérant une considération que ses yeux inexpressifs ne pouvaient témoigner.

Le garçon ne savait trop que répondre. Alors il se contenta de dodeliner de la tête, indécis. Une part de lui était excitée par tout ce que ce monde pouvait lui montrer, lui apprendre, lui offrir ! — Une autre partageait la peine de la Lune, et pleurait ses doigts disparus.

« On trouvera un moyen que tu regagnes la station. Mais en attendant, il faut que tu fasses très attention.

Les humains ne doivent pas savoir que nous vivons, c’est compris ?
 »

Ioan pencha lentement la tête sur le côté. Il saisissait ce qui lui était dit, mais sans le comprendre. Pourquoi le cacher ? Quel sens cela avait-il ? N’était-ce pas triste, au contraire, que de s’empêcher être ? Les humains ne seraient-ils pas heureux, justement, de pouvoir parler, échanger, vivre autre chose avec ce qu’ils avaient créé ? Voir se mouvoir et vivre ce qu’ils avaient modelé de leurs mains ? Constater leur caractère changeant, le poids et l’importance de leurs expériences ? Les entendre conter les histoires de leurs propres cicatrices ? — et les affaires anodines des choses, et d’autres ?

Lui aurait aimé, en tous les cas.

Une petite crainte vint resserrer ses fils de laine.
Quelque part, Ioan espérait que tous les objets qu’il connaissait ne faisaient pas semblant de ne pas pouvoir s’animer avec autant de vigueur que ceux-ci simplement pour le maintenir dans une forme d’ignorance qu’il jugeait cruelle.

« C’est comme ça, c’est tout, » coupait la peluche à ses considérations. « Tu dois me promettre de ne pas montrer que tu bouges, que tu es vivant, devant un humain. »

La voix de l’éléphanteau traînait une sorte d’urgence qui laissait l’enfant confus. Il comprenait de moins en moins toute cette affaire.

« — Va dire ça aux commandos, s’agaçait le lapin.
- Ils ont tort. »

Personne ne contredisait cet état de fait, mais Ioan ne pouvait s’empêcher de se demander : avaient-ils vraiment tort ?

Pourquoi avaient-ils tort ?

Quelle conséquence briser cet interdit avait-elle ?

Il avait bien entendu les jouets parler des commandos. Il sentait, pour lui, que la crainte qu'ils suscitaient et la violence que leur nom rapportait signifiait que quelque chose en eux, dans leur façon d'agir, de porter leurs idéaux, n'allait pas.

Mais le fait de se manifester aux humains était-il en lui-même si mauvais ?

Il voulait tant le demander.
Mais ses lèvres ne s’ouvraient pas.

« Elle revient ! »

Les jouets et peluches se laissèrent retomber en désordre. Agnes Flinch revenait d’un pas lent, alourdi d’embarrassantes nouvelles. Elle s’abaissa avec un grognement épuisé. Elle saisit le carton.

Une nouvelle envolée ; un retour au point de départ. La banquette arrière du véhicule. Il ronronnait comme le vieux vaisseau que le garçon avait perdu de vue, avant d’atterrir ici, et auquel il n’avait pu dire au revoir. La lumière perçait dans la boîte par les fines ouvertures des poignées, régulièrement entrecoupée de quelqu’obstacle que l’enfant ne pouvait voir.
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Pour ce texte, je dois commencer par une question : Pourquoi l’avoir séparé du texte précédent ?
Pour moi il y a une continuité de temps, d’espace et d’action qui rend la séparation un peu étrange. En termes de thème, il y a certes une évolution, mais ça reste étrangement découpé. J’ai dû faire de même pour grind, mais comme je sais que ce n’est pas vraiment ton objectif avec Ioan je me pose des questions ?
En termes de conseil, comme précédemment je suis plutôt à sec. Je pourrais revenir sur les négations, répétitions ou presque-contradictions qui peuvent parfois alourdir (« sans grande douceur » dans le texte précédent, « d’un pas lent, alourdi d’embarrassantes nouvelles », « légère excitation, attisée par une irrésistible envie »), mais sur ce point j’ai ressenti une nette amélioration depuis quelques semaines (mois… années ? Le confinement m’a fait perdre toute notion de temps).
Reste donc que du positif ! C’est les premiers textes que je lis au monde du jouet, et je n’avais pas réalisé à quel point ce monde est fait pour Ioan. Je ressens tout à fait son outrage à cette règle qui interdit aux jouets de se manifester, suivi de la logique pointe de tristesse à l’idée que ses créations le snobent également. Ta façon d’exprimer ses émotions muettes revenant sur sa nouvelle forme (« tirailler les fibres de son tricot ») est tout à fait charmante, tout en sous entendant quelque chose de glauque (ça fait mal d’avoir ses lèves soudainement cousues ?) ; en bref, c’est le Ioan que j’aime.
Etrangement, même si ton écriture conserve son approche abstraite et poétique, c’est un des textes les plus clair et les moins imagé que j’ai lu de ce personnage. On ressent presque sa frustration, lui qui avait tendance à donner une âme à tout objet, face à des objets déjà animés ! Pire, puisqu’il est condamné à être muet pendant tout son séjour...
Hâte de voir ce que tu compte faire de cette grande aventure, donc, et au plaisir de te relire ; )

Très Facile : 5 points d’expérience, 55 munnies, 1 PS en Psychisme !
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