Erik laissait le plexiglas craquer sous ses chaussures. On y était : la porte d’entrée de l’immeuble avait cédé sous les coups de la St Patrick. Il n’avait même pas réussi à en soupirer. A dire vrai, ce qui se trouvait dans son appartement l’exaspérait bien plus encore.

Le Nuage Noir avait un nom, et c’était Jimbo Jr Callaghan.

Clank, coup de clef dans la serrure de la boîte aux lettres — par Etro, les miracles s’enchaînaient de jour en jour ! Il n’y avait là rien qui ressemble à un prospectus, ou à l’ombre d’un magazine publicitaire. L’escroc n’y trouvait… qu’une enveloppe sans destinataire et un carnet à spirales. Magnifique. Il en roula presque des yeux, et cala ses clefs dans la poche de son jean. La dernière fois qu’il avait reçu pareilles bizarreries, il s’était retrouvé avec un courrier qui ne lui était (de toute évidence) pas adressé, et une invitation plus que douteuse pour la Costa del Sol.

Alors certes, il n’avait pas été enlevé par un gang de ninjas des plages armés de parasols… mais rien que pour le principe, il aurait aimé. Ca aurait donné une leçon à son espèce d’illuminé de patron et à ses « mais non, profite de l’opportunité, et puis, j’ai du boulot pour toi » !

En temps normal, Erik aurait pesté quelques injures supplémentaires, quoique silencieuses. Mais étant donné le « coup de chaud » auquel ledit employeur avait réussi à céder la veille… sa décence toute humaine du « inutile de tirer sur l’ambulance » retenait ses élans rageurs.

Il examinait donc le courrier d’un œil fatigué.

« Rapport n°5 » — qu’est-ce que ça allait être, encore ? — « Si je veux y arriver, je ne peux être seul. Maintenant c’est clair. Mais je ne veux pas un groupe, non… plus jamais. Un groupe voudrait dire qu’à l’instar de ces ridicules combattants, j’ai du me regrouper avec des semblables pour survivre. » Allez, c’en était assez. Il repliait le feuillet sans s’intéresser à la suite. Quel illuminé avait été glisser ça dans sa boîte aux lettres ? Sérieusement ? « Pas de publicité » ça ne voulait pas dire « J’ai super envie de me marrer avec vos essais littéraires. » Et quel essai littéraire ? Les affabulations d’un dérangé ? Qui qu’ait été le petit malin, s’il avait un manifeste dramatique à publier, il valait mieux qu’il l’adresse à l’Eclaireur.

Très peu pour lui. Il froissait la feuille dans sa poche en l’y fourrant négligemment.

Il examinait donc enfin le carnet. Il lui était… étrangement familier : c’était pourtant un carnet à spirales bleu, comme on en trouvait ailleurs, au papier quadrillé. Il avait fait bien des voyages — c’était ce que suggéraient ses pages écornées. L’escroc hésita. Il en inspectait l’extérieur, d’abord. La face, puis l’arrière. Il ne pouvait s’empêcher penser l’avoir vu… alors il en fit défiler le contenu, distrait, d’abord. La démarche avait quelque chose d’intrusif, mais puisqu’on lui avait laissé l’objet…

Puis il reconnu des noms. Des lieux.

Des moments, même : l’adresse d’un supermarché, l’attitude d’une jeune fille perdue qui ne trouvait plus son frère, ses inquiétudes, ce que révélait le comportement de « EW, » qui accompagnait l’auteur de ces notes…

Erik s’interrompit une courte seconde. Une certitude venait s’écraser au milieu de ses pensées comme une météorite qu’on aurait omis de voir venir.

Mais ce n’était pas possible.

Le carnet de Charles ne pouvait évidemment pas être dans sa boîte aux lettres.

Non.

Il fit défiler les pages. Chaque nom, chaque lieu, réaffirmait pourtant sa pensée. Oh merde merde merde ! Il devait trouver les dernières notes de l’adolescent ! Est-ce qu’il y aurait un indice ? Quelqu’indication sur l’endroit où il s’était rendu ? Un signe ? Est-ce que c’était le garçon qui avait laissé l’objet là ? Non, non c’était ridicule. Pourquoi l’aurait-il fait ? Mais qui, alors ? Pourquoi ? Ca n’avait aucun sens. Le réseau était à peu près sûr que Charles avait subi un sort contre lequel il n’avait pas pu faire grand-chose. Qui irait, après ça, restituer la mine d’informations qu’était cet objet ?

Les dernières pages écrites glissèrent sous ses doigts et il y revint dans un mouvement hâtif. Des témoignages, Nixhar, le Heartless, Mathias… Erik prit une inspiration mesurée. Cette bande de petits fils de putes avaient bel et bien raconté merde sur merde. Charles était simplement venu profiter du club ? — Mais quelle connerie !

BAM ! La porte de la boîte aux lettres claqua violemment. Quatre à quatre, l’escroc montait les marches jusqu’à son appartement. Quand Jimbo allait apprendre ça ! Il allait… il allait quoi ? Il allait vouloir les interroger, sûrement. Comment ? Et après ? Merde. Comment est-ce qu’il devait aborder le sujet avec son patron ? Il était hors de question que ce con aille lui foutre le feu à… — par le Nuage Noir c’est pas le moment ! Il y avait du nouveau pour Charles !

« — JIMBO ! criait-il donc tout en s’engouffrant dans l’entrée.
- Quoi ?! »

La cuisine. L’escroc remontait le couloir et traversait le salon. « J — Y’a du nouveau ! » Comment le dire ? Comment le dire ?! Comment le tourner ? Il tuait ces questions à mesure qu’elles lui venaient. Elles étaient superflues, n’est-ce pas ? « Il a été au Heartless, » s’essouffla-t-il enfin : car tout autant qu’il était décidé à aborder le sujet immédiatement avec son patron, il s’était bien éreinté en le rejoignant.

« — On le sait, ça, cinglait Jimbo tout en reposant une boîte de céréales, toujours en caleçon.
- Non… attend… le carnet. J’ai le carnet. Il avait des questions à poser.
- De quoi tu m’parles ? »

Erik n’y tenait plus. Haletant, il secouait le carnet à spirales. L’agacement confus du contrebandier face à lui laissait place à une insidieuse rage : il n’avait pas besoin de feuilleter la chose pour le reconnaître. « Des questions à poser au Heartless, donc ? » articulait-il.

« — Oui. Nixhar y aurait été vu. Il avait besoin de poser des questions au personnel. Pour certaines, j’ai pas vu de réponses. Genre, les notes sont pas complètes.
- Rien après ?
- Rien après. »

Jimbo tendit la main d’un mouvement crispé. Il se saisit du carnet. Il devait en parcourir les dernières pages… les dernières notes… les dernières traces. Il devait savoir. Il devait se confirmer que la piste avait été sous son nez ; se confirmer qu’il y avait bien des mâchoires qu’il n’avait pas éclatées contre un comptoir, et qu’il aurait pourtant peut-être dû. Le Heartless… si cette bande de sales chiens avaient eu leur établissement sur son territoire…

Il releva les yeux sur Erik.

« — On y va.
- Et les..?
- Passe-moi ton gummiphone. »

L’escroc ne contesterait pas. Il lui tendit l’appareil, et son boss disparut dans sa chambre. Guère isolé, l’appartement laissait sa voix porter jusqu’au séjour, où Erik s’asseyait tout en tapant du pied.

« Angie. On va au Heartless. Oui. Eh bah appelle-le. Rappelle-lui l’opium qu’on lui a fourgué à prix d’ami quand il était dans la dèche. Et le vaisseau de son p’tit protégé, ouais. Je m’en fous. Oui, maintenant. On a le carnet de Charles. Je sais pas. Je sais pas je te dis je m’en fous. Oui, si tu veux. Non, pas seul. Erik. Quoi encore ? Bon. Ok. Fais rappliquer Matthew alors. Comment ça il est pas dispo..? Va te faire foutre. … ouais. Bon. Son cousin alors, là, Andrew. Ouais. Je veux pas qu’un seul petit connard sorte de ce club tant que j’ai un pied dedans. … quoi y’a quelqu’un qui veut me voir ? Je m’en bats la race là, ça peut attendre. … Tu me saoules Angie. Tu me saoules. Ouais. C’est ça. On verra. Bah si Vund pense l’avoir vu, tu m’envoies aussi Vund au Heartless et il me racontera sa merde. J’ai pas le temps. Tiens-moi au courant. Oui sur ce gummiphone. »

Si la situation n’était pas aussi pressante, Erik aurait presque regretté Jimbo l’affable, qu’il n’avait pas vu depuis… longtemps. Celui que son boss était dans ses meilleurs jours : pressant, trop familier… mais plus en contrôle. Tout en se félicitant du recul apparent avec lequel le blondinet abordait la situation — penser à prévenir de leur arrivée au Heartless parce que l’établissement n’est pas sur leur territoire ? Confier la négociation à Angie ? — l’escroc n’était pas certain que cela durerait. Qui saurait dire comment il réagirait face aux employés du club ? Tout dépendrait de ce qu’ils auraient à dire, du temps qu’ils mettraient à le dire, et de la façon dont ils le diraient. C’est ce qu’Erik pensait, du moins, à tort ou à raison.

Jimbo sortait de la chambre vêtu d’un jean clair rapidement enfilé, et d’un sweat-shirt rouge guère élégant. « Tu… » — vas y aller comme ça ? faillit dire Erik, mais il se retint. « T’es prêt ? »

« — Et toi ?
- Je prends ça pour un oui.
- Bouge ton cul. »

Il n’avait pas à le lui dire deux fois. Erik s’était déjà redressé. Mais… il ne pouvait s’empêcher de veiller celui qui fut momentanément son colocataire avec un œil inquiet. Il ne voulait pas traîner, mais l’escroc ne pouvait ignorer que son patron, s’il était présent chez lui depuis la veille, y avait passé son temps épuisé, parfois fiévreux, et surtout… faible. Un mot par lequel il n’aurait pas osé le qualifier en face mais… adapté, en l’espèce. Des traces en persistaient : les cernes, quelques toussotements légers, un essoufflement discret…

« — Ji…
- Quoi ?! le coupait-il.
- Rien. Rien. »

Il ne savait pas comment aborder le sujet. Le contrebandier non plus, sûrement. En tous les cas, il n’avait jamais engagé la conversation avec son sous-fifre d’hôte sur ce point. Erik pouvait le comprendre : « Tiens, et si on parlait de la fois où j’ai fait bûcher à titre perso ? » Tu parles d’une accroche…

Plus tard.

Plus tard, peut-être.

Ils se mirent en route.

« — Alors c’est quoi le plan ? demandait l’escroc tandis qu’ils parvenaient en bas de la cage d’escalier.
- On va là-bas et on leur fait comprendre qu’on a des questions.
- T’as eu Angie.
- Histoire qu’on nous fasse pas chier, ouais. Ah. Et Andrew et Vund vont nous rejoindre.
- D’accord.
- T’as écouté de toutes façons.
- J’ai… pas spécialement cherché, voulait-il se dédouaner.
- Ouais. Bah du coup pose tes questions plutôt que de tourner autour du pot.
- Quelqu’un veut te voir ? hésita-t-il.
- Ouais.
- Pourquoi ?
- Recrutement.
- Qui ?
- Putain mais… j’en sais rien moi. Un « orc » SDF qui se vante d’être un gros dur qui pilote.
- Un quoi ?
- Un orc, là, comme le type qu’ils ont au Consulat.
- Ah… oui c’est vrai. »

Voilà qui était original… Erik fermait le zip de sa veste tout en avisant les fenêtres des immeubles, pensif. Il n’avait jamais vu d’orc, et les rares images d’archives qui circulaient dans d’obscurs documentaires à des heures de faible écoute n’aidaient pas à les populariser. Sans se souvenir dans le détail de ce qui avait pu être dit à leur propos, il lui en restait un vague ressenti… guère ragoutant. Il revint à son interlocuteur en fronçant les sourcils.

« — Tu disais que Vund l’avait déjà vu ?
- Angie le disait.
- Oui, oui c’est vrai. Excuse-moi. J’aurais pas dû écouter.
- C’est bon on s’en fiche là. Ouais. Elle a voulu savoir d’où sortait ce Kar-truc et Vund a dit que ça lui rappelait quelque chose.
- T’en sais plus ?
- Non parce que j’ai pas envie d’avoir cinq fois l’histoire. Je d’mand’rai une fois que j’l’aurai devant les yeux. Comme si j’avais le temps pour ça… »

Il fallait pourtant bien recruter. Pas que les affaires de Jimbo nécessitaient beaucoup de main-d’œuvre pour tourner… mais l’un des mondes dans lesquels il faisait d’ordinaire des affaires n’était autre que Port-Royal : or, la chose avait causé quelques soucis bien difficiles à gérer. Le blocus instauré par la Shinra avait ainsi coupé les contrebandiers de marchandises à récupérer, de clients à satisfaire mais surtout de certains des leurs, qui s’étaient retrouvés coincés sur place, et dont il n’avait pas de nouvelles : parmi eux, tout particulièrement, se trouvait l’un des quelques pilotes qui assuraient les transits pour le réseau. Qu’une recrue potentielle leur tombe des cieux — ou plutôt, surgisse d’entre deux ruelles — avait très certainement intéressé Angie. On pouvait le comprendre.

Jimbo aussi le pouvait, bien qu’il n’en ait eu, alors, aucune envie. D’autres préoccupations le retenaient, bien plus importantes pour lui que de s’occuper d’un énergumène désireux de se faire recruter. Un SDF robuste, pilote, et qui savait se battre avec des armes peu communes ? Comment le prendre sérieusement ? Un type comme ça devait avoir eu mille opportunités dans la Dark City, et peut-être même certaines auprès de gangs puissants. S’il avait fouillé assez pour se rapprocher de son réseau… c’était soit qu’il avait raclé tous les fonds de tiroir, soit qu’il visait expressément son entreprise. La seconde option l’intriguait, mais la première était plus probable et laissait planer le doute sur les capacités réelles du « candidat. » Enfin. Il verrait bien. Il le devrait bien… rapidement. Vite fait, bien expédié.

Son regard guettait les passants, et ses pensées se tournaient vers leur destination.

Erik et Jimbo demeuraient un moment silencieux, comme s’ils n’avaient pas grand chose à se dire. Pourtant, les mêmes sujets les occupaient : que feraient-ils une fois au Heartless ? Quelle tactique adopter, quelles questions poser ? Si Angie n’arrivait pas à s’arranger avec le gang qui faisait loi dans le coin, comment faire ? Est-ce qu’il faudrait les contourner ? Mais, s’ils avaient été contactés par la comptable juste avant… tout acte contre le personnel du Heartless ou l’établissement lui-même serait indubitablement rattaché aux contrebandiers. Pouvaient-ils se permettre un souci diplomatique avec un client ?

Angie les rassurerait sur certains points : le territoire dans lequel ils se rendaient avait aussi été touché par les disparitions qui préoccupaient le réseau. A dire vrai, les « gérants » du coin enverraient leurs propres hommes sur place. C’était là une histoire d’influence et de contrôle : bien que de bonne volonté, ils ne pouvaient laisser Jimbo prendre la tête des opérations au Heartless. Il pourrait participer à l’échange cependant, avec un de ses hommes. Une offre déjà généreuse, à n’en pas douter. Soit. Le contrebandier rongerait son frein. Andrew et Vund resteraient à l’extérieur, pour surveiller les issues : la porte principale et, de ce dont Erik se souvenait, une porte de service donnant sur une ruelle. Jimbo expédiait rapidement ses hommes à leurs postes après un bref échange avec Vund sur cette fameuse « recrue potentielle » : un gros type vert puant la mort qu’il avait aperçu y’a un moment à la clinique du Vieux Merlu, où il cherchait à se faire rafistoler. Comme il avait l’air costaud et pas bien malin, il lui avait dit de laisser un mot au Blue Dragon si jamais il cherchait un job. Mais avec le temps qui s’était écoulé depuis, il avait fini par oublier. Il avait aussi fini par oublier qu’il avait alors d’abord proposé à l’orc de se ramener directement à la planque… ce qui n’était pas plus mal : un tel manque de vigilance et de prudence n’aurait pas manqué d’agacer son patron.

« Bon… en gros on en sait que dalle. J’me ferai une idée. Tu restes garder l’entrée principale. »

Les deux hommes de main acquiescèrent à leurs ordres de mission respectifs, à leur façon.

Andrew se contentait de tirer légèrement sur le bout de sa casquette avant de partir vers la ruelle où se trouvait la porte de service. Grand et plutôt costaud, l’ancien brigand avait choisi de troquer le style Conquête de l’Ouest que ses cousins n’avaient pu délaisser pour quelque chose de plus urbain — jean sombre et veste imperméable qui l’était tout autant. Le simple de son attirail collait au simple de sa personnalité tranquille, discrète et timide. Autant le dire : du trio qu’ils formaient ou avaient formé avec ses cousins, ce n’était certainement pas lui le meneur.

Vund pour sa part effectuait un salut négligé avant de se caler contre un mur, croisant les bras. Survet’ et t-shirt aux motifs abstraits et colorés. Il n’avait jamais aimé Illusiopolis et semblait vouloir le faire savoir chaque jour que le Créateur avait fait. Son travail pour Jimbo n’était que transitoire. Certains n’utilisaient ce mot que pour se donner de l’espoir. Pas Vund. Vund avait un plan de financement en cinq étapes, et la dernière consistait à s’installer dans un monde décent avec l’ensemble de sa famille, laquelle avait dû quitter sa Terre des Dragons originelle pour échapper au conflit Huns / Chinois. Quant au camp auquel ils appartenaient alors…

… suffisait de dire qu’il était particulièrement risible qu’ils tiennent le traiteur Terre des Dragons le plus réputé de cette moitié de la Dark City.

— — — — —

La salle principale du Heartless baignait dans une lumière étonnamment puissante et agressive que les employés devaient couper au profit de lueurs tamisées à l’approche de l’heure d’ouverture. Erik laissait son regard circuler sur la piste de danse, les canapés matelassés, le bar, et les étagères où demeuraient disposées les bouteilles. Il les découvrait sous un jour nouveau. L’escroc n’était jamais venu qu’aux heures de service. Désormais, l’éclairage vif faisait ressortir l’usure et les mauvais coups pris par le mobilier, et les tâches suspectes sur les tissus : rien qui ait pu donner envie d’y retourner.

« N-nous n’avons rien fait enfin… nous avons déjà tout expliqué aux hommes de Monsieur Ca… de Monsieur Jimbo, » se défendait le propriétaire, un homme-chat au poil grisonnant. Ses mains griffues titillaient l’arrière de la plaquette de bois sur laquelle il maintenait quelques feuillets. Sa queue touffue tapait nerveusement le velours du canapé en demi-cercle de la section VIP. Il n’avait aucune échappatoire, encadré sur le canapé par Erik, sur sa gauche, et par un gars relativement costaud à la peau sombre, sur sa droite. L’escroc n’avait pas retenu son nom, mais c’était un des cinq types que l’autorité du coin avait envoyé pour gérer l’affaire. Ils devaient avoir l’habitude de venir s’expliquer avec le quidam moyen : l’harmonie de l’expression « sérieux mortel » qu’ils arboraient tous avait de quoi impressionner. Ce n’était pas une question de rigidité de la posture mais de regard. Jimbo et Erik, pour leur part, voyaient le leur se situer en des teintes de « envie de meurtre » pour l’un, et de « colère étouffée » pour l’autre.

Jimbo posait le carnet de Charles sur la table, et le poussait du bout de l’index.

« — Mais, Paul, nous avons eu de nouveaux éléments depuis, » grinçait-il avec retenue.
- Qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne l’ai jamais vu ! S’il vous plaît enfin c’est ridicule… » interpellait l’accusé tout en se tournant vers son voisin.

L’homme assis à côté de Jimbo — un homme d’âge mûr plus petit que la moyenne, aux yeux fins et aux cheveux brun sombre coupés courts — retirait les mains des poches de sa veste en cuir. Il soupirait, le regard guère amusé. « Paul, Paul… tu travailles avec nous depuis longtemps. Allons-y par étapes. Paie-toi ma tête, et je commence par faire exploser tout ton stock. » Le chat se redressa sur son siège, les oreilles baissées. « … oui. »

« — Tu as entendu parler des disparitions suspectes dans la Dark City, hein ?
- Il y en a toujours…
- Duco —
- Wax, » coupa net le boss momentané non sans se prendre quelques obus de regard.

Une femme aux cheveux blonds remontés en queue de cheval négligée passait par-dessus le comptoir. Et de une, deux… cinq bouteilles qui vinrent se briser au sol dans un fracas résonnant.

« — Donc. Celles pour lesquelles t’as du monde qui est déjà venu.
- Oui… oui, forcément.
- Bien. On va faire simple : tu réponds strictement à mes questions. Les gars de Jimbo sont déjà passés, correct ?
- Correct.
- Quand ?
- Il y a quelques mois.
- Est-ce qu’il y avait un garçon appelé… — il remuait un peu la main, comme s’il cherchait le nom.
- Charles, lui grogna-t-on.
- Charles, donc ?
- Oui. Et lui aussi, dit-il tout en pointant Erik du doigt.
- Bon. Ce Charles est un gars de Jimbo. Il est venu ici y’a pas longtemps. Correct ?
- Oui oui correct mais — ! commençait à s’agacer l’hybride avant d’être coupé.
- Est-ce qu’on t’a donné l’autorisation d’en rajouter ? Wax ! »

L’escroc cessa de compter le nombre de bouteilles et de verres qui chutaient. Un à un. Et à chaque bris, les poils de leur prévenu se hérissaient. « Donc. » Faire tout ce récapitulatif de la situation était-il vraiment nécessaire ? Le propriétaire du Heartless savait évidemment pourquoi ils étaient là, il n’était pas stupide ! Combien d’opportunités de se raccrocher aux branches allait-on encore donner à ce gars ? Erik coula un regard sur Jimbo : bras croisés, enfoncé au plus profond de son dossier… et une lueur inquiétante au fond des yeux. Une lueur réelle, et tout sauf métaphorique. Erik déglutit.

« — Pourquoi est-ce qu’il est venu ?
- Pour consommer !
- Pourquoi on me dit qu’il est venu poser des questions à tes employés ? Tu sais qu’on prend le sujet au sérieux. On a eu nos propres… ennuis.
- Je n’en sais rien, c’est stupide ! Un malentendu ! Vous devez me croire… »

Ses yeux jaunes avisèrent le carnet sur lequel Jimbo tapotait par trois fois avec une régularité calculée. « Je peux ? » L’autre acquiesça, haussant les épaules. « Parfait. » Il revint au gérant. « J’crois que c’est à moi de t’poser le barème, parce que tu te dis qu’avec eux là, ça va passer. N’est-ce pas ? Alors je veux que tu m’entendes bien. Raconte-moi ta merde, à moi, et je commence pas par te péter un truc ou l’autre. Non. Je te crame les yeux. Et je le ferai. »

Mais qu’il est con ! Erik veillait la réaction de leurs « collègues d’illégalités. » Non vraiment… certains n’avaient pas aimé, et à raison. Di-plo-ma-tie, tronche de cake ! Qu’est-ce que tu crois ? Que des relations commerciales vont les empêcher de rappeler qui commande par ici ?!

La déclaration du contrebandier avait cependant fait son effet sur Paul, qui cherchait quelque réconfort chez les autres personnes présentes. « Ils n’allaient tout de même pas le laisser dire ça sur leur territoire, n’est-ce pas ? » soufflait son regard. Pourtant, celui qui l’avait questionné jusque là ne parut pas réagir. Et c’était là tout le problème pour l’hybride : son seul protecteur potentiel ne parut pas dérangé par l’éventualité d’un écart violent.

Jusqu’où laisseraient-ils Jimbo aller, alors ?

Les griffes du chat crissèrent brièvement.

« — Tu permets que je continue ? reprit le contrebandier.
- Oui, allez, soyons fous.
- Puisqu’on en est à se raconter des petites histoires, moi aussi je vais m’y mettre. »

Jimbo sourit ; trop acide, trop carnassier. L’escroc en avait froid dans le dos. « Charles… comment te le dire, exactement ? » Le contrebandier levait les yeux au ciel avec un air nonchalant que trompaient sa rigidité et son ton grinçant. « Bah, c’est mon gars. Un gars bien, en plus. Et moi, je sais qu’il est venu ici pour poser des questions. » D’une pichenette, il soulevait le clapet du carnet. D’un regard, il fit ravaler ses mots à l’hybride, qui s’apprêtait à souffler quelques justifications étouffées. « Non. L’ouvre pas. J’te vois v’nir, et je m’en cogne de tes excuses à deux munnies. Non. J’vais t’dire. J’vais te laisser une minute. Tu as une minute pour réfléchir à ce que je vais te faire, » articula-t-il lentement. « Une minute pour choisir comment m’expliquer pourquoi tu nous as raconté, comme tout ton personnel, tes sales conneries. Après… après, seulement, tu te demanderas si ça valait le coup. Et si t’es gentil, peut-être que je ferai que péter ton bras ou celui d’un de tes sous-fifres, pour l’exemple. »

Son voisin malfrat glissait sur lui un œil curieux, comme s’il essayait de jauger la crédibilité de ces menaces. Erik n’avait pour sa part pas besoin de mener l’enquête : oui, Jimbo était sérieux… et mieux valait ne pas être celui qui se mettrait entre lui et ce qu’il avait promis de faire.

Son boss tendait la main vers lui. « Ton gummiphone. » L’intéressé lui tendit sans poser de questions.

Jimbo y fit quelques manipulations, puis le déposa sur la table, à la vue de tous.

Il appuya sur l’écran.

01:00:00
00:59:39
00:58:11

Paul leva un regard paniqué sur les présents : quelqu’un allait faire quelque chose ! Quelqu’un allait dire quelque chose !

Non.

Les membres de l’autre gang avaient jeté un bref regard sur leur donneur d’ordres, mais il ne réagissait pas d’autre chose que d’un petit air intrigué. Alors ils restèrent immobiles, et remirent leur masque de sérieux. Erik était probablement le plus nerveux, et encore ! L’inconnu lui laissait un arrière-goût d’inquiétude que pourtant la colère emportait vite : car c’était de Charles qu’il s’agissait. Alors est-ce qu’ils n’avaient pas un peu mérité tout ça ?

00:42:54

L’hybride gesticulait sur le canapé comme un asticot qu’on vient saisir comme appât. Il cherchait un soutien qu’il ne trouvait pas. Une seconde, et tout devenait pire encore : « Wax, va chercher les employés dans l’autre salle. Dis-leur de venir, » l’exécutait son seul espoir. Sa gorge se serrait. Noyée au milieu de sa colère et de toute son indignation, l’escroc aurait presque pu avoir de l’empathie pour lui. Un menteur mis en face de ses erreurs ? De ses stratagèmes ? Il aurait été bête de ne pas se sentir concerné.

Et pourtant. Il le méprisait.

00:25:48

« S’il vous plaît… »
Aucune réponse.

00:13:23

« Vous devez comprendre… »
Rien.

L’alarme se fit entendre. Sa seule concurrence étaient les bruits de pas des quelques employés du Heartless qui avaient eu le malheur de se retrouver ici avant le service aujourd’hui. Lentement, Jimbo se levait de sa chaise. Paul contint un gémissement craintif. Il entrouvrit sa mince gueule — pour contester, peut-être — mais la voix qui s’en échappait frissonnait d’une peur qu’il ne parvenait plus à contenir.

« Arrêtez-le ! Arrêtez-le par pitié ! » Aucune réaction. « Je n’avais pas le choix ! Ils.. on ne refuse rien aux gangs ! Ils auraient pu prendre dans mon personnel et — » Le contrebandier fit signe à Erik de se lever, de lui laisser avoir pleinement accès à l’hybride. « NON ! J’avoue ! Oui il était là, votre gars ! Ils… ils le voulaient al —»

« Alors ? »

Erik titubait hors du canapé et ses yeux croisèrent ceux de Jimbo. Il allait péter un câble. C’était certain. Il y avait toujours cette lueur, au fond de son regard. Son ton était froid. Froid mais tremblant de rage. Il n’y avait qu’une chose qui le retenait, sûrement : c’était qu’il n’était pas chez lui, et il le savait.

« Alors j’ai dû accepter ! Je.. » Il marqua une hésitation. Mais il était déjà allé trop loin. Ses épaules retombèrent, défaites, impuissantes. « Je les ai mis en relation avec l’un de mes employés pour.. pour qu’il le fasse venir. Ils se sont occupés de l’attraper. »

« — Qui ça, « ils » ?! Je veux des noms !
- Le Chapitre ! On les appelle « Le Chapitre » !
- Et c’est qui exactement ces connards ?
- On sait pas vraiment ce qu’ils font mais ils ont les moyens… on parle d’expériences parfois… je ne voulais pas d’ennuis je ne voulais pas qu’ils viennent nous attraper je…
- Je m’en fous, de toi. Ton sale petit con, celui que t’as mis dessus, il s’appelle Mathias ?
- Ou.. oui… avouait Paul, quoique surpris que le nom soit ressorti aussi vite.
- Est-ce que c’est un de ceux-là ?! demandait Jimbo tout en désignant les quelques employés présents.
- Non ! Non ! »

Le contrebandier avisa Erik, rapidement, comme pour obtenir son assentiment. Ce dernier hocha la tête silencieusement. Il n’en était plus sûr mais.. d’aussi loin que sa mémoire le portait, le « Mathias » qu’il avait un jour entraperçu ne ressemblait pas à l’un d’eux.

« — Qu’est-ce qu’ils ont fait ce soir-là ? A Charles ? reprit donc Jimbo, en profitant pour refermer la distance entre lui et l’hybride.
- Je ne suis pas sûr ! I-i-i-ils ne voulaient pas le tuer je crois ! Ils s’en sont occupés dans la réserve j-je crois je ne suis pas sûr..
- Pas sûr ?! — un genou sur le canapé, il le saisit au col.
- M-M-Mathias saura ! Il était là ![/color]
- Où on peut trouver ces fils de pute ?
- [b]Je sais pas !
implorait-il. Je vous le jure !
- Mathias. Je le trouve où ?
- P-pourquoi..?
- C’est le dernier de tes soucis, » sifflait Jimbo entre ses dents.

Leur échange fut interrompu par deux coups secs sur la table. Sûr d’avoir attiré l’attention, le représentant de l’autorité locale se levait lui aussi — lentement, calmement. « Donne cette adresse Paul. Je n’ai pas envie d’aller… plus loin que nécessaire. » Erik détaillait le gérant : ses pattes frémissantes, ses yeux brillants, ses lèvres pincées… il n’allait pas s’arrêter de déballer. Non, en effet. D’une voix contenue, étouffée, il livrait l’adresse de son employé.

« Merci, Paul. » L’homme inspira longuement. « Tu te doutes qu’on ne peut pas en rester là. » Quelques larmes coulaient sur le pelage de l’hybride, muet. Erik sentit une insidieuse inquiétude revenir par relents dans sa gorge. Qu’est-ce qu’ils allaient faire, exactement ? Est-ce qu’ils règleraient ça ici ? Il n’était pas sûr de vouloir voir ça, pour toute l’antipathie que l’hybride lui inspirait… « Il faut que les autres sachent ce qu’il se passe lorsque nous sommes trahis. » Le gérant comprit lui aussi — d’un coup, tout le poids de sa vie retombait sur ses épaules. « Je vous en prie… » larmoyait-il. « Je n’avais pas le choix… »

« — Si, Paul, tu l’avais. De toi à moi… tu as choisi d’accéder à leurs demandes. Et en ne nous parlant pas d’eux, si toutefois tu n’as pas en plus aidé aux enlèvements… c’est comme si tu avais directement participé au problème. Est-ce que tu comprends le souci, pour moi, si je te laisse repartir ?
- N.. NON ! Lâchez-moi ! »

Erik eut un geste de recul, par réflexe. Le chat s’agrippait aux bras de Jimbo, qui ne l’avait pas relâché. Il y plantait ses griffes — hurlait, gesticulait, balançait ses pattes à son visage ! Le contrebandier serra les dents lorsque les griffes de l’hybride vinrent planter sa joue…

Grossière erreur, Paul.

D’un geste, il rabattit le gérant sur la table. « Ca ! » grognait le contrebandier, « ça c’était vraiment, vraiment con ! » L’hybride gémit. « Quand j’en aurai fini avec toi… » Ses lèvres se crispèrent dans un sourire haineux. Son souffle se fit rauque. Les braises prenaient dans ses poumons. Ses phalanges exultèrent les premières étincelles. Paul s’était arrêté, là, mais les minuscules gerbes ardentes ravivèrent sa peur. « PITIE ! NON ! » hurlait-il !

Oh merde ! Erik courut vers le comptoir. Autour de la table, les malfrats s’écartèrent : les rumeurs allaient bon train. Nul ne voulait s’approcher d’un Jimbo qui s’enflammait. Même son homologue, tout détendu qu’il avait été, n’avait pu empêcher son corps de se raidir perceptiblement. La colère du contrebandier remontait en fébriles flammèches le long de ses bras, mangeant le sweat-shirt rouge qu’il avait enfilé à la va-vite. Erik appréhendait la douleur. Il savait que les cris allaient venir, il…

L’hybride expira un râle aigu et effrayé. Les poings de Jimbo contre son torse brûlaient d’une profonde et viscérale envie de le tuer : là, maintenant, tout de suite. Et cette envie se manifestait en feu qui rongeait son cuir, saisissait son pelage ! L’homme de main qui s’était trouvé aux côtés de l’hybride osa avancer une main, comme pour l’arrêter — mais son supérieur l’en retint d’une brève exclamation qu’Erik ne perçut pas. L’escroc était bien pressé ! Mais quelle bande de débiles ! Il saisit une bouteille de verre, remplie d’eau. Qu’il ne s’enflamme pas plus qu’il ne s’enflamme pas plus ! « JIMBO ! Arrête c’est CON ! » Sans plus y réfléchir, il déversa l’eau de la bouteille d’un geste sec, d’abord, sur le torse du gérant, et les mains de son patron. Celui-ci remonta sur lui deux yeux haineux. « MAIS QU’EST-CE QUE TU VEUX ?! »

Erik voulut reprendre son souffle mais se contenta d’une brève inspiration pressée. « Garde-le en vie pour le moment ! S’ils repassent ici et que le gérant a disparu ils auront de quoi se douter qu’on est sur leurs traces ! S’ils suspectent quelque chose.. »

« — ILS SUSPECTENT DEJA QUELQUE CHOSE ! s’emportait-il. Charles a disparu, Erik !
- Oui mais ils ne savent pas que nous avons de nouveaux éléments !
- Qu’ils le sachent ! Qu’ils tremblent dans leurs lits. Que mon visage soit dans leurs cauchemars. Parce que je vais les dénicher. Et leurs têtes… leurs têtes, tout, je les leur réduirai en cendres. »

L’homme face à eux reprenait un peu d’assurance. « Nous ne pouvons pas laisser passer, » commentait-il pour répondre à Erik. « Eh bien occupez-vous en une fois l’affaire réglée. Surveillez-le. »

Paul n’arrivait pas à fixer celui qui parlait en sa faveur. Il gémissait, se tordait faiblement. Quelques implorations perçaient parfois la marmelade plaintive qui grinçait entre ses dents. Erik ne le méprisait pas moins… mais Jimbo ne pouvait pas risquer une nouvelle surchauffe. Et puis, ce qu’il disait n’était pas totalement dénué de sens. Il lui suffisait de l’aborder avec aplomb. De montrer qu’il se sentait sûr de son jugement.. peut-être ?

Un temps. Les mains de Jimbo se relâchèrent lentement. D’un geste millimétré, décomposé, il vint applaudir, le regard incisif. « Bravo, Paul… bravo. »

« — Vous êtes de son avis ? questionnait son homologue, perplexe. Je croyais que vous seriez le plus dur à convaincre.
- Je peux encore revenir dessus.
- Ce n’est qu’un sursis. Lorsque ce sera réglé…
- J’espère bien. »

Son ton aurait presque pu être pris pour cinglant. Mais il reprit avec sérieux. « Vous avez choisi la peine. Je veux être le bourreau. »

L’homme hocha la tête.
C’était entendu.

Le contrebandier laissa son regard traîner sur Erik, le visage encore rougi par les erratiques coups de griffes que l’hybride y avaient laissé.
« — Envoie-moi Andrew et Vund chercher l’employé.
- Que Wax aille avec eux. »