-Ah, Mademoiselle Arad.

Nos rencontres s’étant significativement rapprochées ces derniers temps, les salutations sont brèves, un petit hochement de tête de mon côté, un signe m’invitant à m’installer du sien, et nous voilà, face à face. Sans plus de préambule, je l’interroge.

-Pardonnez-moi, j’avais cru comprendre que vous me feriez savoir par missive ce que vous attendiez de moi. C’est du moins ce que vous aviez laissé entendre lors de…
-Effectivement, vous avez raison.

Elle marque une pause et appuie sa tête sur le dossier de sa chaise, semblant oublier quelques instants sa stricte dégaine. Elle croise ses mains devant son visage et appuie sa bouche dessus, apparemment pensive à ma vision.

-J’ai besoin que vous m’accompagniez quelque part. Voilà pourquoi je souhaitais vous voir en personne afin que nous organisions ce départ légèrement précipité.

Je reste interdite un instant, surprise. Voilà qui est pour le moins inattendu.

-Eh bien… Je suppose que je suis à votre disposition. Puis-je vous demander quand et où ?
-Le départ est pour demain matin. Nous nous rendrons à Agrabah à bord d’un vaisseau mis à ma disposition par la Président.
-C’est une mission faite à la demande du Président ?

Elle ouvre la bouche, comme piquée au vif, puis se retient.

-Du tout. Si c’était le cas, j’aurais fait appel à un des Turks. Et c’est justement pour des choses moins officielles que je souhaite faire appel à vous. D’autant que vous ne manquerez pas à grand monde dans votre unité.

Elle s’écarte de son bureau et se tourne dans son siège ; puis se lève affichant à ma vue son tailleur blanc cassé, ajusté à la taille et sur les hanches.

-J’ai justement demandé ma journée au Président demain, il devra se passer de ma présence et les autres suppléeront à mon absence, si vous voulez tout savoir. Prenez une tenue adaptée à Agrabah. Quelque chose de léger et confortable pour le désert mais pas outrageant. Et une tenue habillée, vous n’avez qu’à vous renseigner.

L’espace d’un instant je revois les nuits d’Agrabah, toutes ces nuits somptueuses éclairées par des lanternes aux lumières chaudes. Je me revois favorite de l’Emir de Fès, à l’horizontal la plupart du temps et obéissant à un proxénète douteux. C’était déjà il y a longtemps, plus de dix ans. Je revois aussi mon triste sort, détenue dans une cellule insalubre pour avoir été trop indiscrète. Une expérience qui m’a coûtée beaucoup mais qui m’aura au moins appris quelques petites choses sur le fait de dépendre des autres et d’attendre qu’ils daignent vous donner ce que vous méritez.

-Très bien Mademoiselle Arad. Vous pouvez y aller. Nous nous revoyons demain. Tentez d’apporter avec vous un peu de courtoisie afin de ne pas nous faire passer pour des ingrates.

Je me retiens de hausser un sourcil, on ne peut pas dire qu’elle soit la chaleur personnifiée non plus.

********************

Il est huit heures, nous sommes assises toutes les deux au milieu des vibrations et des sons provoqués par le système informatique du vaisseau. L’endroit pourrait presque donner l’impression que nous ne sommes pas dans un vaisseau s’il n’y avait ces sons. Les matières employées sont loin des meubles fonctionnels et métalliques employés presque partout au Vaisseau-Mère. Chacune est de part et d’autre du vaisseau, installée sur une grande banquette en cuir. Scarlett consulte des dossiers que je suppose être professionnels ; j’inspecte les derniers postes Gumminow de D.Va, haussant un sourcil, quelque peu sceptique sur cet enthousiasme sans doute exagéré. J’en profite pour prendre une photo à travers le hublot puis réfléchis quelques instants à ce que je pourrais écrire en légende.

-Vous en avez acheté un ?

Je me tourne vers mon interlocutrice, ne comprenant pas dans un premier temps. Puis, me doutant qu’elle parle du Gummi, je lui montre et hausse les épaules.

-Oui, je me suis dit que… allez savoir, ça pourrait me servir dans le cadre des missions. Je me dis que certaines personnes pourraient laisser échapper des informations qu’ils n’auraient pas dû…
-Le Président s’en est acheté un. J’imagine que ça doit valoir la peine…

Son attitude change à chacune de ses évocations, passant du plus grand sérieux et du dédain à une certaine fébrilité. Voilà typiquement l’information que « les gens laissent échapper et qu’ils n’auraient pas dû ». Bien sûr je ne peux pas faire grand-chose avec mais ça n’en reste pas moins intéressant. Commençant à cerner le personnage, je suppose que tout ce qui est fait par le Président est forcément la ligne de conduite à adopter et pourquoi pas l’occasion pour elle de pouvoir se rapprocher un peu plus de ce que je suppose être notre objectif commun.

-Puis-je vous demander la raison de notre visite à Agrabah ? Pour savoir à quoi je dois m’attendre…
-C’est plutôt simple en fait, rien d’extravagant ou de particulièrement dangereux mais étant donné ma position et ma relative notoriété —comprenez par là que je ne suis pas totalement anonyme— je préfère être accompagnée.
-Très bien.
-Nous irons dans une soirée où tous les notables d’Agrabah se rencontrent habituellement. Je souhaite rencontrer quelqu’un qui s’y rend afin de faire l’acquisition d’une pierre extrêmement rare, un diamant noir.

Je ne peux m’empêcher de jeter un oeil vers la bague qui orne fièrement son doigt à cet instant, me demandant à quel usage cette pierre est destinée.

-Oui, je comprends mieux votre désir d’être accompagnée.

Ayant moi même été accoutumée à ce genre de soirée, je sais qu’elles sont très bien fréquentées, mais il n’en reste pas moins vrai qu’elles sont pleines de personnages riches  et pourtant dotés d’intentions parfois douteuses et sournoises.

-Nous logerons dans la villa mise à disposition par la Coalition en bordure des jardins du sultan. Puis ce soir nous irons à cette soirée. Votre présence et votre apparence auront logiquement la vertu de n’inquiéter personne. Je compte sur vous pour prêter attention aux moindres détails. Si vous constatez quelque chose d’anormal, d’inquiétant, faites le moi savoir le plus discrètement possible. Nous nous éclipserons. Je ne tiens pas à être enlevée ou être la cible d’une prise d’otage.
-Très ben. Je pense pouvoir faire cela.
-Aussi, bien que cela ne soit pas de gaieté de coeur, il serait plus aisé pour moi de vous appeler dans ces circonstances par votre prénom tout en vous vouvoyant, nous n’en sommes pas encore là. C’est Nina, n’est-ce pas ?

Je marque un temps de pause, je m’identifie évidemment de cette façon parmi mes collègues mais ce n’est qu’un nom pour moi parmi tant d’autres. Je ne me sens pas Nina, mais je ne me sens pas plus Odile. Odile c’est l’autre.

-Oui.
-Entendu. Vous pouvez m’appeler Scarlett, mais je crois pouvoir me douter que vous le faites déjà, comme tout le monde.

Je ne réponds pas, mais évidemment, comme tout le monde, je ne connais pas son nom de famille. Comme tout le monde à la Shinra, je sais qui est cette grande blonde élégante toujours équipée d’une pointe de rouge. Elle se lève devant moi et s’éloigne indifféremment.

-Je m’absente quelques instants, je ne voudrais pas abîmer mes escarpins Gucci dans la poussière.

Je reste alors seule au milieu des étoiles, reprenant mon poste gumminow là où je l’avais laissé.