« J’ai dit que je m’en foutais, » cinglait Jimbo, la mâchoire serrée.

Angie, sa comptable, sa seconde, presque, hocha la tête avant de s’écarter. Elle disparut entre deux des préfabriqués qui agençaient le garage servant de planque à leur entreprise. Les contrebandiers faisaient mine de continuer leurs affaires mais les regards échangés ne mentaient pas : ils étaient tendus.

Personne ne trouvait Charles Dufond, la « petite souris » du boss : un adolescent fouineur mais sympathique, qui avait su s’accorder les grâces du contrebandier-en-chef à coups d’envie de bien faire et de petites informations trouvées de-ci, de-là. D’une façon générale, le garçon était apprécié. Au pire, laissait-il indifférent. Mais Erik ne connaissait pas une personne pour dire qu’il le dépréciait, ce qui était un exploit rarement atteint. Ou, alors, n’osaient-ils pas le dire. Ce qui était aussi un tour de force : même les psychopathes notoires assoiffés de sang comme Death ou Roxas avaient des détracteurs que l’évocation de leur force ou de leur violence ne suffisait pas à faire taire.

Ca allait bientôt faire plus de 48 heures. Peu à peu, ils sentaient la situation leur échapper.

Les dernières personnes à avoir vu Charles l’avaient signalé sortant du Heartless, une boîte de nuit d’un quartier qui n’était pas si loin de celui que Jimbo avait sous sa coupe. Mais après ça, plus rien. L’évocation de l’endroit n’avait pas manqué de faire réagir : c’était l’un des lieux dont le nom était ressorti lors de l’enquête que le garçon et Erik avaient menée sur l’individu nommé Nixhar. Une personne assez peu fréquentable, à la vérité. Bien qu’ils n’aient alors pas réussi à mettre la main dessus, les deux investigateurs amateurs avaient acquis la certitude que l’homme sélectionnait des cibles d’enlèvement. L’une de leurs victimes, Dimitri Murray, était un petit jeune du quartier. Jimbo ne pouvait pas laisser ça passer.

Pourquoi Charles s’était-il rendu au Heartless ? Erik n’en savait rien. Il n’avait pas su répondre quand le contrebandier lui avait posé la question. Charles ne lui avait signalé aucun nouveau développement dans l’affaire. Et pourtant… pourtant il avait ressenti le besoin de se rendre au club.

« — Tu… tu vas lui parler ? demandait Klaus d’une voix caverneuse et lente, tout à fait propre à sa nature de mort-vivant.
- Pour quoi..? Je vois pas trop ce que je peux faire.
- Mais tu disais qu’il t’avait demandé de te ramener ?
- Est-ce qu’il ne l’a pas demandé à un peu tout le monde ?
- Oui… oui enfin… presque tout le monde.
- Il faut bien que le business tourne. Il le sait.
- Aaah… gémissait le vigile, je n’aime vraiment pas ça…
- Et moi donc. »

Un peu plus, et Jimbo allait exploser. Tout le monde le savait. La tension qui régnait en maîtresse à la planque était de fait aussi bien due à la disparition de l’adolescent qu’à la crainte d’un pétage de câble incendiaire. Endurer le refroidissement de la piste Nixhar il y a quelques mois avait déjà demandé au boss de prendre sur lui. Mais que quelqu’un lui explique que c’était maintenant un membre de son propre réseau qui manquait à l’appel ? Et que le dernier lieu où il avait été vu était directement relié à sa grande frustration la plus récente ? C’était au moins la cinquième fois que le contrebandier exhibait ses yeux de feu et son sang chaud devant Erik ces deux derniers jours : un record.

Angie avait pris les devants : 200 munnies à qui apporterait des informations fiables permettant de retrouver Charles Dufond. Pour Illusiopolis, c’était une petite fortune. Pour le moment, le réseau n’avait pas pu en retirer grand chose si ce n’était le dernier endroit où Charles avait été aperçu. Autrement, beaucoup d’accusations sans fondements, ou de signalements de personnes « louches » dont quelques locaux étaient méfiants. Le début d’itinéraire que les contrebandiers avaient dressé pour Charles laissait entendre qu’il s’était rendu dans plusieurs endroits où Erik savait qu’il avait des indicateurs : mais l’adolescent avait toujours été discret sur leur identité et il était donc difficile de les retrouver pour savoir ce dont ils avaient pu discuter.

Jimbo sortait de ses pensées, et s’éloignait lui aussi. Que faire… que faire..? L’escroc ne savait où chercher. Selon le personnel du Heartless, Charles était juste venu profiter de l’endroit… mais il n’y croyait pas vraiment. Il devait avoir eu un autre objectif, bien qu’il n’était pas tout à fait surprenant qu’il ne s’épanche pas sur le sujet avec n’importe qui.

Est-ce qu’il y avait vraiment eu du nouveau sur l’affaire Nixhar ? Si oui… pourquoi le garçon n’était-il pas venu lui en parler ? Les lèvres d’Erik s’écrasèrent en un pincement serré. Mais quel con ! ne pouvait-il s’empêcher de grincer de l’intérieur ! Mais quel con ce môme !

Mais il était inquiet, surtout.

Cela ne ressemblait pas à Charles. Vraiment pas.

Comme son immobilité lui pesait, soudain.

Qu’est-ce qu’il fichait ?

L’escroc délaissa Klaus en quelques pas. Le zombie lui disait bien quelque chose, mais il n’y prêtait pas attention. Il avait vu Jimbo entrer dans l’une des salles en préfabriqué : il fallait qui lui donne quelque chose à faire. Une tâche, une course, n’importe quoi ! Erik était à la planque depuis presque une heure et rien. Pas un mot, pas une directive. Rien. C’était bien la peine de l’avoir fait venir, si c’était pour le laisser planté là !

Jamais il n’aurait été poursuivre le contrebandier, en temps normal. Une petite voix au fond de lui le lui soufflait, tout en lui pressant de se reprendre : ce n’était pas la peine d’aller chercher Jimbo. Il était énervé, déjà. Il n’allait que l’échauffer plus encore. Cela ne servirait à rien sinon à se prendre son poing dans la tronche.

Toute cette situation devait l’avoir gagné lui aussi. D’un geste vif et brusque, il ouvrit la porte.

Sa main se figea sur la poignée, et sa gorge se serra.

L’air était chaud.

La salive dans sa bouche s’asséchait en quelques inspirations.

La salle en elle-même aurait pu être aussi simple et épurée qu’elle l’avait toujours été : une table et trois chaises qui évoquaient celles du lycée.

Mais elles fondaient.

Elles fondaient. Elles fondaient ! Jimbo était là, assis pour la maigre seconde où sa chaise tiendrait encore — il brûlait, enfin ! Il brûlait, sans crier, sans bouger ! — la tête fourrée dans le creux de son coude, ratatiné sur la table qui noircissait à chaque seconde qui passait. Son bras droit demeurait étendu… et sa main tenait ce qui avait dû être un couteau, il y a peu. Son manche mou imprimait désormais la forme des doigts du contrebandier, fermement repliés sur l’arme.

Erik tenta de déglutir sans y parvenir.

Un frisson le parcourut. Il avait peur.

Il ne savait pas exactement dire de quoi, de qui, pourquoi. Le feu, un couteau… des visions de cauchemars lui traversaient l’esprit mais elles s’évaporaient aussi tôt. Ce n’était pas ça, ce n’était pas que ça !

« ARRÊTE ! » — L’escroc claquait la porte derrière lui. Il n’avait jamais vu Jimbo dans un état pareil. Bordel c’est pas vrai… Il ne semblait pas réagir. A peine deux pas… Erik ne pouvait pas s’approcher plus. Chaud… il faisait bien trop chaud ! Pourquoi est-ce qu’il s’approchait, hein ? Va te faire foutre Erik, va te faire foutre ! « Stoppe tes flammes ! JIMBO ! » Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Ce n’est pas comme s’il pouvait faire apparaître de l’eau par magie. Appeler les autres ? L’autre connard de quasi-torche humaine allait le tuer s’il l’exposait comme ça. Mais est-ce qu’il en avait quelque chose à faire, à ce stade ? Pas vraiment. Il était mortifié. Jimbo était une personne aussi lunatique qu’impulsive. Jamais, jamais il ne réagissait comme ça. Jamais l’escroc ne l’avait vu réagir comme ça, en tous les cas. Il finissait par aller défoncer un mur ou la tronche du premier type à le contrarier s’il avait besoin de se défouler… mais il ne se laissait pas cramer avec le dynamisme d’une serpillère !

Tant pis connard, tu l’auras cherché.

Erik se détachait du contrebandier. Il fallait de l’eau, un truc, n’importe quoi. Est-ce que de l’eau suffirait ? Est-ce que ses flammes lui faisaient seulement quelque chose ? Il l’avisait rapidement…

Ses vêtements prenaient feu.

Toutes les insultes connues du multivers passaient dans la tête de l’escroc, sans qu’elles ne parviennent à dépasser ses lèvres.

Il aurait pu se dire que, quoiqu’il advienne, une fois les vêtements réduits en cendres, une fois les meubles calcinés… le contrebandier ne serait plus assez proche de quoi que ce soit pour pouvoir lui occasionner quelque dégât que ce fut.

Mais pour la première fois peut-être, honnêtement, sincèrement, Erik… pour la première fois, il le réalisait…

Il était inquiet pour ce sale petit con.

Il croyait voir les flammes s’amoindrir mais en était-il seulement certain ? Il n’avait ni le temps, ni l’envie de le vérifier. Après tout, l’escroc n’avait jamais été bon pour résister à ses réguliers mais brefs épisodes de témérité hâtive. Il sortait. Il refermait la porte derrière lui en un claquement. Quelq — il sursauta. Il voulait interpeler quelqu’un, la première personne venue ! Il se retrouvait nez à nez avec le regard vitreux de Klaus qui l’avisait, placide. Béni soit ce mort-vivant, béni soit-il ! « Il me faut des bidons avec de l’eau, vite ! » Erik ne réfléchissait pas vraiment. Il n’avait pas pensé son ton — son chuchotement agacé et précipité. Il ne prenait pas en compte le brusque de ses gestes, le brusque de ses mots, le fait qu’il n’avait aucun ordre à donner au vigile. Il le regrettait instantanément.

Mais Klaus se contenta d’opiner, et de se mettre en marche.

Béni soit-il.

Sans plus attendre, l’escroc retournait dans la salle.

« Koff… » — Saloperie, ça arrache la gorge ! Il toussait dans son coude. Il faisait chaud, encore. Mais il n’y avait plus les flammes. Plus autant. Ne crépitaient que quelques flammèches sur un corps en haillons, perché sur une chaise qui s’était repliée sur elle-même. « Eh… Jimbo..? » risquait Erik, hésitant. Est-ce qu’il était calmé..?

La masse se tordit avec une quinte de toux gémissante et douloureuse.

« Oh, Jimbo ! »

L’escroc fit rapidement la poignée de pas qui les séparaient. « Est-ce — » Est-ce que ça allait ? De toute évidence, non. Il ne s’arrêtait pas de tousser. Putain mais il va finir par cracher ses poumons ! Est-ce qu’il avait du mal à respirer ? Oui, merci Captain Obvious. Et Erik ne savait pas DU TOUT ce qu’il devait faire. L’eau arrivait, certes, et puis quoi ? A part épargner quelques braises à ce qui n’était plus sauvable, qu’allait-il pouvoir en faire ? Il retint son propre toussotement avant d’articuler, encore bien peu assuré : « E… essaie de te redresser. » Recroquevillé, Jimbo ne s’aidait sûrement pas. Il fallait libérer ses voies respiratoires. Peut-être ? Sûrement. Qu’est-ce que Hélène lui avait dit à ce sujet déjà ? Merde…

Il prit le contrebandier à bras le corps, sous les aisselles, et entreprenait de le glisser jusqu’au mur. Est-ce qu’il déconnait en faisant ça ? Jimbo marmonnait des mots mangés, étouffés, toussés, les mains campées devant sa bouche, qu’Erik ne comprenait pas. S’il ne s’agissait que de dégager sa respiration, l’empêcher de se tasser lui semblait une bonne idée mais… s’il avait quelque chose qui l’empêchait d’inspirer ? D’expirer ? Non, non… c’était sûrement comme lui : la chaleur, les émanations de revêtements des meubles… Oh merde… Il détourna le regard brièvement. Le contrebandier avait encore les résidus fondus du manche de son couteau sur la main droite. Il fallait contacter Hélè — Jimbo s’écrasait vers l’avant avec une quinte plus violente que les autres. « Non non non tu dois pas te foutre en boule ! » L’escroc passait devant lui pour l’aider à se tenir droit. « J… » Non non parle pas… « Je… » Mais qu’il est… « … bête ! Garde ta salive ! »

Il pouvait presque discerner les traits de son boss, maintenant. Sa respiration était lente, rauque, mais régulière. Son visage était partiellement couvert des cendres de ce qu’il avait pu brûler, et son regard fatigué. Si fatigué… Erik contint au mieux un pincement de lèvres inquiet. Ses mains retombèrent lourdement. Il semblait vidé de toute force.

« Oh… eh, t’es toujours là ? »

Pour seule réponse, Jimbo roula ses yeux vers lui, et haussa mollement les épaules. Il se fendit de quelques derniers toussotements, faibles. L’escroc sentit un frisson le parcourir.

C’était lui, ou il venait de tousser de la suie ?

« J’appelle Hélène. »

Il n’avait que faire du regard désapprobateur de Jimbo. Il saisit son gummiphone et lança l’appel, calant l’appareil dans le creux de son oreille.

Biiiiip… biiiiiip… biiii —

« — Erik ?
- J’ai besoin de toi.
- Quoi ?
- C’est pour Jimbo… »

A l’évocation de son nom, le contrebandier tentait quelques contestations peinées. Mais son sous-fifre n’en avait stric-te-ment-rien-à-fou-tre.

« — Qu’est-ce qu’il a ?
- Du mal à respirer. Il crache un truc noir je crois que c’est de la suie. La toux se calme mais…
- J’arrive. Il s’est passé quoi ?
- Ok, je préviens les vigiles que t’arrives. Et… je sais p… »

Toc. Toc. Toc. Sûrement Klaus.

« — Je crois que j’ai un gars qui se pointe.
- Explique, je prépare mes affaires. »

« Eh bien… » Erik ouvrait la porte et saisissait deux bidons remplis d’eau avec un regard désolé. « Une seconde — Merci Klaus. Préviens les autres que Hélène arrive… s’il te plaît.
- Ca… va aller ?
- Oui. »

Qu’est-ce qu’il pouvait dire ? Rapporter que leur boss était aux 9/10e de la PLS n’était sûrement pas le plus judicieux. Il lui en voudrait jusqu’à la fin des mondes — la définitive, cette fois, pas l’agrégat de terres et de villes déchirées dans les ténèbres, et dont il espérait bien ne jamais se rapprocher. « On s’est un peu échauffés. Mais ça va super. C’est juste… » Une raison pour laquelle t’as appelé Hélène… Il baissait d’un ton, ou trois. « J’ai eu la connerie de lui dire que je repartais avec elle. Tu le connais, il a pas résisté. Il m’a dit de la faire rentrer, tout ça… »

Le mort-vivant se tordit d’une moue illisible.

« — Oui… d’accord… je vois, finit-il par souffler.
- Merci.
- Faut pas.
- J’dois y r’tourner. Des questions sur l’enquête qu’on avait fait avec Charles. On se dit qu’on a peut-être loupé un truc. »

Et sur ces mots, il écourta leur entretien. « Bon… je vais essayer de planquer un peu mon matos du coup, » glissait Hélène dans son oreille. Lui, revint au contrebandier. « Eh, dis… ça va mieux..? » Mais bordel arrête avec cette question ! Il s’en frapperait la tête, à force. Mais deux gros bidons de plastique l’en prévinrent. Il s’accroupit devant l’encrassé. « Renv — kh.. — renvoie-la, » tentait-il mollement. Sa voix paraissait râpeuse, toute prête à s’effriter. « Est-ce que t’es stupide à ce point ? T’as vu ta gueule ? » Il était bien trop pâle. Pitié, il ne fallait pas qu’il lui claque entre les doigts.

« — Il parle ?
- Il commence.
- Dis-lui de se préserver s’il te plaît.
- Le médecin dit que j’ai raison.
- Pas exactement mais…
- Va… — il prit une inspiration difficile — va te faire enculer.
- C’est moi ou je l’ai entendu ?
- Non c’est pas toi. Il mord toujours, j’imagine que c’est bon signe.
- Eh..! »

Erik le replaçait contre le mur dont son dos s’était décollé dans un mouvement contestataire.

« — Alors, que s’est-il passé ?
- Je sais pas exactement. Il était en feu et répondait pas alors j’ai paniqué. Puis le temps que j’aille demander de l’eau il avait l’air de s’être calmé sur les flammes mais il avait des crises de toux.
- Il était en feu ?
- Ouais. Comme il fait d’habitude mais en plus poussé…
- D’accord… je crois que je sais ce que c’est.
- Et donc..?
- Je peux pas te dire.
- Pardon ?
- Tu m’as entendue. »

L’escroc laissait son regard courir sur Jimbo et sur ses haillons. Qu’est-ce que Hélène ne pouvait pas lui dire ? Sans pouvoir y mettre les mots, il se mettait à craindre le pire. Elle reprit à son oreille :

« — La bonne nouvelle, c’est que ça devrait passer. Reste avec lui, j’arrive pour m’assurer que ça ira. Mais il va devoir se reposer. On va le mettre chez toi.
- Qu — ?!
- Il risque d’avoir des épisodes d’inconscience dans les prochaines douze à vingt-quatre heures. Faut pas le laisser seul, j’ai les clefs de chez toi, et je peux pas le foutre à la clinique. 
- … ok. »

Hélène était arrivée plus vite qu’Erik ne l’aurait pensé. Il les avait laissé seuls un instant, en profitant pour fouiller tout le bureau de Jimbo à la recherche d’un change. Un mec qui crame au moins une fois par mois, il doit bien avoir un change quelque part non ? — Bingo !

Charles disparu… et Jimbo à moitié hors-course pour la prochaine demi-journée ou journée…

L’escroc ne put s’empêcher un certain agacement : qu’est-ce qui lui avait pris de se foutre minable dans un moment pareil ?! Il avait même trouvé le moyen de fondre son gummiphone ! Bah bravo ! Alors, le temps qu’il puisse en retrouver un, Erik avait demandé au chef-vigile de faire passer les infos sur son numéro.

Pourquoi est-ce qu’il couvrait l’autre débile, déjà..?

Pitié… pitié qu’il n’y en ait pas un autre pour jouer aux absents.

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