[MINI-SERIE]


Elle marche, lentement.

Elle soupire, inlassablement.

Son regard veille sa cible du jour, un adolescent. Comme elle s’est perdue, longuement. Combien de temps ? Trop, sûrement. Ses doigts remontent le long de sa nuque pâle. Elle attrape quelques mèches sombres pour les lier à sa queue de cheval, puis laisse retomber ses bras, et fourre ses mains dans les poches de sa veste de cuir noire. D’un pas leste et léger, elle traverse la rue après un regard pour les voitures.

Elle erre, éreintée.

Elle serre les dents, dépossédée.

Elle s’arrête à bonne distance du garçon qui ne remarque pas sa présence. Il parle avec un vieil homme, un mendiant. Il lui donne quelques munnies. Quelle générosité. Ce n’est pas la première fois qu’il le fait. Elle, laisse son regard s’échapper, le long de quelques devantures lumineuses. Elle pense aimer ces devantures. Si brillantes, marquantes, chaleureuses… Elle aime la pluie. Si apaisante. Elle aime la nuit. Si saisissante.

Aurait-elle aimé ce monde, si elle y cherchait autre chose que des réponses ? — Des réponses, ou du sang. Si elle l’avait véritablement choisi ? S’il ne lui rappelait pas, par tout ce qu’il n’était pas, sa maison ?
Probablement, oui. Elle l’aurait aimé ; dans ce qu’il a de beau, et de laid. Ô comme il peut être laid. Pourtant, cela ne l’aurait pas empêché de l’aimer. C’est idiot. Elle s’interroge : est-ce qu’elle n’arrive plus à se sentir pleinement touchée par la misère des autres, trop concentrée sur elle-même ? Voilà qui la fait soupirer. Lui, ce garçon, vaut bien mieux qu’elle. C’est certain. Il y a de la sincérité dans ses gestes. De l’innocence. Elle voudrait que ce ne soit pas le cas.

L’adolescent reprend d’ailleurs sa route. Elle aperçoit brièvement son sourire poli et radieux, avant qu’il ne lui tourne le dos, la laissant suivre sa tignasse brune mi-longue. Elle passe devant le mendiant. Il croise son regard avec une once de méfiance.
Il y voit deux yeux vairons. L’un d’un bleu barbeau. L’autre d’un vert-de-gris fade.

« Une ‘tite… » tente-t-il… mais elle l’ignore, poursuivant sa route.

Elle a mieux a faire. Elle a trop attendu. Le garçon fait mine d’errer, mais il a un but. Une destination. Il marche et part vers l’ouest. C’est la troisième fois cette semaine. Il cherche quelque chose, quelqu’un. Elle l’a toujours observé de loin, mais elle s’intrigue. A force de le voir, à force de le suivre… une curiosité naît en elle.

Il rentre dans une boîte de nuit. Le Heartless. Comme ce nom est de mauvais goût. Ses yeux se lèvent au ciel d’eux-mêmes. Le vigile laisse entrer l’adolescent sans trop insister. Ils sourient. Ils doivent se connaître. Elle se redresse et s’inspecte. Le jean sombre sur chausses noires ne devrait pas poser problème, mais le sweat-shirt sous veste en cuir, peut-être. Quel dommage. Elle apprécie ce sweat-shirt. Sans plus hésiter, elle l’ôte avant de remettre sa veste. Elle ajuste son t-shirt blanc avec un décolleté qui l’embarrasserait, si elle n’étouffait pas ce sentiment sous une détermination crue. Il manque peut-être des bijoux, mais les vigiles ont appris à être indulgents à ce propos. Une jeune fille parée de pierres, même fausses, est une jeune fille qui ne rentre pas chez elle en paix. Les petites frappes et les jeunes voleurs sans expérience ne font pas la différence.

Elle se glisse dans la file, ébouriffe légèrement ses cheveux pour plus de volume, et passe sous le regard du grand vigile dont la largeur des épaules fait deux fois la sienne. Il voit une jeune femme fine, habillée avec un style simple mais séduisant pour qui aime les demoiselles aux cheveux sombres avec un cuir sur le dos. Elle lui sourit. Dieux, cela lui coûte. Il marque une hésitation avant de la laisser passer.

Il faut descendre une douzaine de marches avant de remonter un couloir où un vestiaire est disponible, par un comptoir découpé sur la droite. Mauvaise idée, jeunes gens. Toute information récupérée dans vos poches mal vidées pourront être revendues. Elle poursuit son chemin jusqu’à une salle trop bondée pour être agréable, aux effluves de sueur et d’alcool. Elle n’aime pas cet endroit. Elle ne veut pas y rester. Elle cherche sa cible du regard.

Il est au bar, sur le côté. Il parvient à faire s’arrêter le serveur plus de vingt secondes, pour quelques phrases échangées. Il écrit quelque chose dans son carnet. Lorsqu’il relève la tête, son interlocuteur est parti. Il a encore quelque chose à lui demander, pourtant. Cela se voit à la déception confuse qui fatigue ses traits. Alors il attend. Il est poli. Comme c’est mignon. Elle étouffe le sourire qui vient poindre à ses lèvres. Elle n’a pas le droit de penser ça. Il ne semble pas vouloir partir. C’est parfait. Elle se glisse au travers de la foule qui remue plus qu’elle ne danse. Où sont passées les danses de son monde ? Elles étaient plus gaies, plus festives, plus entraînantes. La jeune femme pose la main au comptoir, juste à côté de l’adolescent. Elle se fend d’une moue désolée, et toute calculée, lorsqu’il fait remonter sur elle ses yeux verts.

« Désolée… est-ce que tu peux appeler le barman pour moi ? J’ai du mal à… »

Elle n’a pas à en dire plus. Serviable, il lève le bras et hèle son contact afin qu’il remarque sa cliente. C’est chose faite. Il viendra bien assez vite.

« — Merci beaucoup.
- C’est normal. C’est vrai qu’y a beaucoup de bruit. 
- Tu connais bien le club ?
- Oh un p’tit peu, » répond-il tout en ponctuant sa phrase d’un rire nerveux.

Le barman arrive. « Un San Fransokyo ! » dit-elle tout en haussant la voix, déposant quelques munnies sur le comptoir. Sa cible en profite pour glisser quelques mots.

« — J’ai encore des questions à te poser.
- Je finis mon service dans genre dix minutes. Attends ici, je te chope sur le retour. »

Il hoche la tête et elle en profite pour l’interroger. « Il y a un souci ? Tu ne commandes rien ? » Il la regarde avec une légère surprise, puis un sourit largement. « Non pas du tout ! C’est juste un pote. J’l’attends. » Elle fait mine de sourire sans plus s’interroger. Il parlait pourtant bien de questions. Il ment. Cela ne la surprend pas. Il ne lui doit pas la vérité.

« — Ok, ok. J’ai cru. Ca m’aurait ennuyée que mon sauveur ait un problème.
- Pfft, faut pas exagérer ! Enfin, t’es seule ? »

La question paraît innocente, mais elle note que son ton s’est alourdi. Est-il méfiant ? Elle n’a fait que le saluer. Est-ce que sa dernière question était trop osée ? Ou a-t-il une raison d’être sur la défensive ? Elle désigne un groupe de jeunes plus loin, sur la piste de danse, aux mouvements gauches et grossiers. « Non, mais je n’ai pas assez bu pour être dans leur truc donc j’ai du mal à m’amuser là tu vois, » tente-t-elle avec une pointe de cynisme. Il se détend, et retient un rire. « Ah bah sympa l’amie ! » Elle hausse les épaules, et réceptionne son San Fransokyo d’une main.

« — T’es à Illusiopolis depuis longtemps ? demande-t-il.
- Ca commence à faire un moment.
- C’est sûr que t’as pas l’air aussi paumée que ceux qui viennent d’arriver.
- Ne m’en parle pas. J’étais vraiment pas prête quand je me suis retrouvée là.
- Bah, on s’y fait. Puis y’a plein de trucs sympas dans c’monde, faut pas croire ! »

Elle lui adresse un regard sincèrement intrigué. C’est un point de vue rare. Il est évident que les habitants d’Illusiopolis parviennent à trouver des moments de félicité, des moments de bonheur dans tout le reste… mais peu communs sont ceux qui l’évoquent avec une telle légèreté. « Je serais bien curieuse de savoir à quoi tu penses… » laisse-t-elle échapper.

« Oh bah, des coins cools, et des gens super intéressants ! Tu trouveras pas un autre monde avec autant d’personnes qu’ont des histoires de fou ! J’ai des collègues sur qui tu pourrais écrire des livres ! »

Oh, voilà une ouverture intéressante. Il va poursuivre, mais elle se glisse dans la faille avec une question. « Tu bosses dans quoi ? » L'animal sent une menace. Il passe la main sur sa nuque. « Je fais des petits trucs par-ci par-là, comme tout l’monde. » Il hésite une seconde. « Pour les adresses si tu veux j’peux t’en noter quelques-unes. Tu regretteras pas. » Elle opine avec un sourire intéressé. L’acte la peine, étrangement. Elle balaie cette sensation, et le regarde sortir son carnet, où il lui inscrit quelques bon restaurants, et quelques lieux insolites. Puis elle guette la poche dans laquelle il le range. Il lui tend le papier. « Merci beaucoup, » ponctue-t-elle avec un regard fin. Elle prend une gorgée de son verre. Quelconque.

« — Tu es ici depuis longtemps ?
- Wow ! Ouais un moment ! Ma famille est venue avec les premières vraies pubs de la Shinra. 
- C’est pas… super délicat mais… hésitait-elle d’un ton faussement ennuyé.
- Non, non, je sais ! Franchement, on est les premiers à rigoler en disant que c’est pas exactement c’qui était promis mais… on s’y r’trouve. C’était plus difficile où on était avant. Là au moins je gagne pas mal ma vie, j’aide bien.
- Félicitations. »

Il sourit. Un véritable optimiste. Cela lui donne envie de creuser plus. Elle veut savoir. Non, pas vraiment. Elle veut juste une raison de le déprécier, une raison de ne pas ressentir un léger pincement à l’idée qu’il soit une cible potentielle. Elle cherche, encore.

« — Mais du coup tu comptes rester ici ? C’est surtout un tremplin non ?
- Wow, tu m’en poses des questions !
- J’ai dit que je n'avais pas assez bu, dit-elle tout en reprenant une gorgée de son cocktail.
- Ahah c’est pas faux ! Bah… je sais pas. En vrai, quand j’regarde les images de San Fransokyo j’me dis que… Illusiopolis, ça pourrait devenir tellement plus. Et ce serait super. Genre… je sais pas. J’ai l’air con, je vais m’arrêter là ! »

Un véritable optimiste, elle en est certaine, oui. « Ah ! » Il la coupe dans ses pensées. « C’est quoi ton nom au fait ? » Elle se demande si elle doit le lui dire. Est-ce risqué ? Non… sûrement pas. « Carel, » dit-elle. Aucun tressaillement. Aucune réaction, même minuscule.

Comme elle le pensait.
Son cœur se serre.
Elle doit écourter.

« — Et toi ?
- Charles.
- Eh bien Charles ! — elle prend de grandes gorgées de son San Fransokyo — Je vais devoir retrouver les autres. Mais c’était sympa de te parler.
- Pareil. »

Elle se laisse tomber de son tabouret de bar avec un geste maladroit par dessein et tombe sur lui avec un cri idiotement aigu. Sa main passe dans la poche du jeune homme, discrètement. Elle saisit le carnet. C’est une mauvaise idée. S’il s’en rend compte, il la suspectera de suite. Il en parlera à ses « collègues. » Cela pourrait la mettre dans une mauvaise posture. Pourquoi fait-elle ça ? C’est idiot oui… vraiment idiot. Mais elle le fait, et le ramène à sa propre poche d’un geste maîtrisé.

« — Eh ça va ?! 
- Oui, oui… j’ai juste un peu tâché mon t-shirt, c’est rien.
- Ouf ! Ecoute… c'est con mais si tu veux, enfin… comment dire. »

Charles passe la main sur sa nuque de nouveau. Il a l’air gêné. Ses yeux se perdent sur les gens autour et il descend lui aussi de son tabouret. « Voilà. C’est con mais ça te dirait qu’on aille se faire un des trucs que je t’ai écrit ? Enfin si ça te tente. »

Elle ne s’y était pas attendue. C’est elle donc, qui passe la main dans ses cheveux dans un réflexe nerveux. Pourquoi doit-il avoir l’air si peu détestable ? Il est maladroit, en tous les cas. « Ecoute… il faut que j’y réfléchisse. Ce n’est pas contre toi mais… » On ne se connaît pas, pense-t-elle dire. « Enfin. Où peut-on te trouver ? » relance-t-elle. On ne sait jamais. Est-ce que cette information pourrait être utile ? Il n’a pas l’air démotivé. « Je passe souvent par Chez Régis, c’est un bar. Attends je vais te… » Non. Il ne doit pas atteindre sa poche. Elle le coupe net. « Je sais où c’est. » Il se ravise. Elle soupire de soulagement, intérieurement. « Super ! Eh bah… à… bientôt ? » risque-t-il. Elle esquisse un sourire tout en hochant la tête. Pourtant, elle n’est est pas sûre de le revoir. Il serait dangereux de s’approcher de lui une nouvelle fois. Il réalisera bientôt ne plus avoir son carnet. Il réalisera bientôt qu’elle le lui a pris. Alors, il en parlera à ses camarades. Alors, ils se mettront tous en branle. Alors, les choses bougeront.

Elle se demande si elle verra le visage d’Erik Woods, quand cela arrivera. Elle serre la main sur le portefeuille rempli de ses vieilles cartes — de fidélité, de paiement, de... — qu’elle a réussi à garder. Pour tout ce qu’elle a perdu — sa famille, son monde… — elle a conservé ceci. Comme c’est pathétiquement triste.

Elle se glisse dans la foule et disparaît quand Charles ne regarde pas. Elle ressort du Heartless sans un regard pour le vigile.

Elle pense — réfléchit — à une époque lointaine. Une époque où elle avait décidé d’une vie différente. Une époque où elle avait appris à se lever chaque jour avec la détermination de faire quelque chose de bon.

Une époque où elle avait un père, auquel elle n’a jamais dit qu’elle l’aimait.

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