Il en faut du dévouement pour servir monsieur Picsou ... C'est ce que se dit Baptise en avançant dans les rues du jardin radieux, une casquette de coursier vissée sur son crâne dégarni. Puisque le reste de la tenue de fonction aurait dépassé les budgets alloués, il porte en dessous son vieux costume à queue de pie , usé et hors d'âge.

Le "bouquet" qu'il tient à la main est composé au final que d'une toute petite poignée de fleurs au milieu de beaucoup d'herbes pas franchement très vaillantes. Le tout avait été coupé dans le premier jardin qu'il a trouvé. Réductions de budgets vous comprenez. On allait quand même pas dépenser de l'argent durement gagné en fleurs qui de toutes façons seraient fanées en quelques jours.

Le majordome soupire à cette pensée. Du dévouement on vous dit ...

Servir un vieux canard rapace n'est pas drôle tous les jours. Surtout que la mission qu'il a à faire aujourd'hui n'est pas pour lui plaire. Ajoutez à cela que depuis le fameux incendie,  l'ambiance est morose aux jardins radieux et vous aurez compris dans quel état d'esprit le pauvre Baptiste est présentement... Monsieur Picsou, il faut l'avouer, est un génie. Une personnalité excentrique et entreprenante dotée d'intuitions géniales, doté d'un solide sens des affaires qui lui font toujours flairer les meilleures occasions. Travailler pour lui est d'ordinaire motivant et plein de surprises, pour peu que l'on mette de côté ses curieuses obsessions et son sens bien arrêté de "l'argent bien dépensé". Et c'est précisément une de ces obsessions  qui aujourd'hui éclabousse le quotidien de Baptiste.

Il y a quelques temps, une fée a fait une intrusion, accidentelle semble t'il, dans le coffre pourtant lourdement gardé de monsieur Picsou, déclenchant des systèmes de défense sophistiqués et onéreux à entretenir. Monsieur Picsou a donc remis à ce qu'il pensait être une "responsable" de la créature la note des frais engendrés par l'incident. Une addition plutôt salée aux yeux de Baptiste, concoctée selon des critères très arbitraires et discutables.


"-Pendant que certains jouent du tintsoin et perdent leur temps en danses oiseuses, d'autres travaillent et font tourner l'économie ! Alors il est hors de question que je laisse ces rigolos me saboter en envoyant leurs bestioles mettre le bazar chez moi." Avait il déclaré à l'époque.

Oh oui ça l'avait énervé le patron. Un petit coup de sang vite passé. Une fois remise à qui de droit la créance a été "oubliée" ... Baptiste n'a rien fait pour la rappeler en tout cas. Sauf que voilà. Par un hasard criminel, un incendie s'est déclenché en plein centre des jardins radieux. Un drame au cours duquel une certaine mini-voleuse aux ailes de papillons a été aperçue, ravivant la mémoire du vieux canard à ce sujet ! Conséquence de quoi, Baptiste doit maintenant se charger de remettre de nouveau "la douloureuse" à ladite fée ...  Lui qui pour sa part doute beaucoup du bien fondé de la mission et encore plus de la solvabilité de la fée ...

Il tourne au coin d'une grande place et s'immobilise devant la grande façade de marbre, du temple d'Aphrodite. Il marche sous un immense fronton, soutenu par des hautes colonnes. Ses souliers grincent alors qu'ils foulent un épais tapis rouge, curieusement moelleux et épais. Le commis du milliardaire ressent une gène au fond de lui alors qu'il avance dans le hall du temple. Est-ce parce qu'il pense souiller cet endroit spirituel avec le message bassement matériel qu'il transporte ? A moins que ce ne soient les regards des cariatides qui bordent le hall ? Gracieuses, féminines et ... terriblement peu vêtues. Baptiste sent couler la sueur sur son front, qu'il se hâte de tamponner avec un mouchoir de poche.  

Malgré l'afflux de blessés suite à l'incendie, le temple reste un îlot de sérénité au milieu d'un monde en plein émoi. Une jeune prêtresse que Baptiste se force à regarder bien dans les yeux lui indique où trouver celle qu'il cherche. Après avoir traversé plusieurs couloirs, il finit par entrer dans une petite cour surplombée par un dôme de verre. Un jardin minuscule au centre duquel une fontaine coule en permanence. Sur le rebord de la fontaine, un toute petit couchage est aménagé. C'est là que repose celle qu'il est venu voie. Neige, la fée. Présentement endormie sur un couchage fait d'un grand mouchoir plié.

Le Majordome est surpris par la fraîcheur de l'endroit. Quel curieux choix d’accueillir ici une convalescente ... Mais à la réflexion, la cour est sans doutes plus calme que les salles réservées habituellement aux soins. La fée est aussi bien à l'abris de l'agitation et de la curiosité humaine.

"-Bonjour, Kupo ! Je peux vous aider à quelque chose ?"

Surpris d'être pris à parti, Baptiste descend son regard sur le mog qui l'a salué et qu'il n'avait pas vu en entrant. Un ... "chevalier" ?

"-Bonj.. heu .. Bonjour Maître Mog !"

Qui était-ce déjà ? Il s'agit d'un consul, la chose est certaine, il porte un petit écusson qui l'indique.  Il fouille sa mémoire un bref instant avant de retrouver le nom qu'il cherche. Il adresse un sourire au Mog alors qu'il lui tend la main.

"-Biscotte c'est cela ?"

Oui, c'était cela. Le Mog hoche d'approbation et lui serre la main. C'est toujours étrange de serrer une main si petite ... Les doigts du mog entourent son index et serrent avec une poigne étonnamment ferme. Monsieur Picsou avait eu affaire au consul des mines plusieurs fois ... Pour des discussions liées à l'extraction de pierres précieuses et d'or. Depuis sa jeunesse au Klondique, le patron s’intéressait de très près à ces affaires là, même quand il n'avait pas d'intérêts directs à la chose.

"-Heureux de vous revoir. Je ne vous savais pas proche de mademoiselle Neige."

"-C'est une amie, Kupo ! Et puis .. c'est moi qui l'ai trouvée le soir du drame. Elle a été blessée. Les fées d'hiver et les flammes ne font pas bon ménage, Kupo ! Et vous ?"

Baptiste se racle la gorge.

"-Et bien ... Monsieur Picsou et moi souhaitions nous enquérir de l'état de notre jeune blessée et lui souhaiter un prompt rétablissement ..."

Baptiste lève devant lui le bouquet piteux, qu'il brandit comme preuve de sa bonne foi. Le nez du Mog frémit un instant et il plisse les yeux. Il ne semble pas dupe et demande avec un ton d'attente.

"-... eeeet ?"

Le majordome soupire, détourne le regard.

"- ... et le patron souhaitait me faire remettre une lettre à Mademoiselle."

"-..."

Baptiste a au moins la décence de paraître contrit. Il dandine d'un pied sur l'autre, mal à l'aise.

"-... je n'étais pas pour." Croit-il utile de préciser.

Il sort la lettre de l'intérieur de son veston et la dépose sur le rebord de la fontaine, à côté de quelques bouquets de fleurs et d'une petite boite de chocolat. Neige semble avoir reçu quelques visites depuis son arrivée. Et visiblement au moins une de ses connaissances a fait preuve d'une gourmandise coupable : la boite de chocolat est ouverte et une des confiseries manque à l'appel.

D'autorité, le Mog s'empare de la lettre et puisqu'elle ne semble pas scellée, l'ouvre. Il prend les devants, décidé à faire rempart entre Neige et ce que le monde des humains compte de plus vil et sournois : La Bureaucratie.
Biscotte pose un regard réprobateur sur le papier qui porte le titre évocateur de "URGENT FACTURE". Pendant qu'il prend connaissance du contenu du courrier, Baptiste approche du minuscule lit. Son inquiétude pour la fée n'est pas feinte, malgré les étranges circonstances qui l'ont amenées ici.  

"-Comment va t'elle ... ?"

"-C'est bien aimable de demander, Kupo" Ironise le Mog.

"-Elle va bien. Des brûlures assez superficielles et peu étendues. Et elle est épuisée et n'a pas vraiment repris conscience depuis que je l'ai ramassée sur le rebord d'une fenêtre et rapportée ici. On pense que c'est elle qui a fait tomber la neige. C'était trop d'un coups, Kupo."

Baptiste hoche la tête. Lui aussi était présent ce soir là pour aider à éteindre l'incendie.  Monsieur Picsou avait "généreusement" offert l'assistance de son groupe d'intervention contre le feu. C'est à dire lui et Baptiste, armés tous deux d'un seau usé et d'un casque de pompier, plus aux normes depuis bien longtemps. L’événement était suffisamment grave pour que son patron remonte ses manches lui même et participe. Sans même vouloir le facturer à la ville, c'est dire.

"-Monsieur Picsou compte vraiment lui faire payer, Kupo ? Vous ne trouvez pas que vous exagérez un peu ?"

Baptiste affiche de nouveau une grimace.

"- Monsieur Picsou n'est pas raisonnable et ..."

Le Mog s'agite un peu et élève la voix. Le petit chevalier parait remonté.

"- Je vous parle à vous, Kupo ! Pas à votre Patron ! Si vous n'êtes pas d'accord avec lui, dites-le ! Si vous voyez une injustice, vous dites non ! Votre lâcheté est aussi coupable que sa cupidité. Soyez un homme, Kupo !"

L'éclat soudain réveille en sursaut l'alitée qui se redresse en position assise, les yeux écarquillés mais encore embués de sommeil. Elle parait encore plus pâle que d'habitude. On craindrait de la briser rien qu'en la touchant. Biscotte se calme immédiatement en entendant la fée tintinnabuler. Baptiste semble sous le choc, déstabilisé par l'attaque pas totalement injustifiée qu'il vient d'encaisser.

"-Bonjour Neige  ! Enfin de retour parmi nous, Kupo ! Oh, ne bouges surtout pas ... tu n'es pas encore en état"

Sa boule lumineuse s'allume alors qu'un sourire chaleureux s'imprime sur son visage. Plus discret, Baptiste reprend contenance et se fend d'une expression plus mesurée et convenable.

"-Bonjour à vous mademoiselle".

La fée regarde autour d'elle, semblant découvrir les yeux. Elle regarde la pièce, puis Baptiste, puis de nouveau la pièce. Elle semble poser une question, produisant un tintement semblable au bruit que ferait la glace claire sur laquelle une toute petite pichenette aurait été mise.

"-Non Kupo, tu es au temple d'Aphrodite ! Tu es ici depuis deux jours. Les prêtresses ont pris soin de toi."

Il regarde de côté le majordome.

"-Et monsieur Baptiste venait voir comment tu allais. Ce n'est pas le premier, Kupo ! Beaucoup de gens sont passés te faire une visite."

La fée a un sourire radieux, et tintinnabule joyeusement en retour.

"-Elle dit que ..."

"-J'ai compris oui."  Le sourire reconnaissant de la fée parlait de lui même.

"-Je vous en prie mademoiselle. Je ne vais pas vous importuner plus longtemps, je vous laisse vous reposer. Prenez soin de vous."

Il se penche et reprend la lettre des mains du Mog.

"-Vous avez raison. C'était indigne. Je vous présente mes excuses. Je vais me débrouiller ..." Alors qu'il s'éloigne, on l'entend parler à voix basse, réfléchissant.

"-Ça pourra passer en frais de représentation auprès du consulat ... une perte largement déductible d'imposition ... Et puis le matériel a pu être testé, on repoussera d'autant la visite du technicien ..."

L'esprit tout occupé à ses comptes, il ne se laisse pas distraire cette fois par l'extrême lascivité des statues qui assistent d'un regard absent à son départ. Biscotte assiste à sa sortie et secoue la tête. Finalement ce n'est peut être pas un si mauvais bougre. Il a bien fait de lui secouer les puces.

De son côté, Neige a le regard rivé sur la statue surplombant la fontaine, l'air perplexe. Elle murmure une question à Biscotte.

"-Comment-ça "pourquoi il a un vêtement de taille fée ?" "

Le Mog lève les yeux vers la statue en marbre que pointe Neige. Son regard tombe sur l'unique feuille de vigne couvrant la pudeur d'un superbe éphèbe, debout dans une position avantageuse. Biscotte sent ses joues s'empourprer.

"-Oh heuh ... Ben heu ... c'est pas un vêtement fée, Kupo ! C'est une feuille de vigne ! Quoique heu non ... peut être une feuille de figuier... C'est de l'art, Kupo ! Tu comprends ... ?"

Voir la fée fixer cette ... feuille de figuier avec autant d'intensité le met curieusement mal à l'aise. Visiblement l'explication ne suffit pas à son interlocutrice.  A la question suivante, il s'étrangle presque.

"-Non je ne peux pas t'expliquer comment elle tient, Kupo ! Mais oooh tiens, regarde plutôt ça. Des gens t'ont laissé des fleurs, et des cartes, Kupo"

Heureux que sa diversion fonctionne, il pousse un soupir de soulagement. Avec son aide, la fée ouvre les cartes et regarde chaque bouquet comme c'était le plus beau cadeau qu'on lui ait jamais fait, heureuse même du bouquet un peu mesquin déposé au nom de monsieur Picsou.

Elle souriait, riait. Ça y est, Neige était de retour.

Malgré les pronostics encourageants des prêtresses, Biscotte n'avait pu s'empêcher de s'inquiéter. Il avait ressenti le besoin de jouer les garde-malade . Peut-être sent-il en fait que la situation actuelle au Consulat lui échappe totalement.  Alors s'accroche t-il à quelque chose qu'il sait pouvoir faire, pour quelqu'un qui en a besoin.  Une manière de retrouver le contrôle après le traumatisme qu'ils ont tous subis. La vie allait bientôt pouvoir reprendre son cours naturel.

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Présentation de Neige

Compétences de Neige