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Dans la cuisine, Phil’ cuisine déjà, Al’ le sait parce qu’il l’entend siffler, un sifflement jovial sur lequel il peut se laisser bercer, le temps au moins de décoller ses paupières, de prendre conscience de la matérialité qui l’entoure, de retrouver l’usage de son corps. Al’ aime cette sensation éphémère qui n’est propre qu’au matin, le moment où ses muscles s’imbriquent les uns dans les autres, où ses nerfs se réveillent, où ses organes s’activent dans une cacophonie si monumentale qu’il doit se rappeler de faire gonfler ses poumons et de faire battre son cœur. Si c’était possible, et s’il avait le temps, Al’ aimerait pouvoir se réveiller toute sa vie.

La nuit a été courte, bien que trop longue à son avis, mais jamais Al’ n’aurait osé voir un château pour la première fois en étant à moitié réveillé. Il lui faut des yeux gros et il lui faut des yeux grands pour pouvoir contempler ce qu’il a dessiné des millions de fois dans sa tête, pour pouvoir voir de ses yeux et entendre de ses oreilles ce qu’il imaginait devant la machine à café steampunk du bureau, cette machine même qui faisait un bruit à faire flancher les murs de San Fransokyo. Al’ n’aime pas attendre mais il sait qu’il faut parfois le faire, il savait que la sensation serait encore plus vive le lendemain, que les heures sont comme des catalyseurs, il savait qu’il frémirait de plus belle. Phil’ l’a rassuré tout au long du trajet, non, Al’, le château ne s’envolera pas grâce à ses « turbomoteurs cachés sous la fondation », non, Al’ le château n’explosera pas cette nuit, et qu’est-ce que tu entends par bombe nucléaire? Plus ou moins réconforté, Al’ a accepté le lit que lui offrait Phil’, un (autre) amas de couvertures au pied du feu dans une (autre) cabine au village. Al’ n’a pas pris la peine de rêver, il sait qu’il rêve trop et qu’il rêve parfois trop loin, et il n’aurait jamais voulu découvrir par inadvertance le château avant d’y mettre le pied – et justement :

« Bonjour, Phil’. Je vais au château. »

Phil’ se retourne : Al’ est debout, apparemment, tout chemisé, béquillé et pantalonné. Il tient dans une main sa mallette, sa traditionnelle mallette noire qu’il voudrait embaumée avec lui à sa mort (ceci est un document notarié), dans laquelle il a plié ses chemises déchirées et humides et sanguinolentes comme si elles sortaient tout droit du presseur. Phil’ soupire, mais son soupir n’est pas un soupir d’exaspération, c’est plutôt celui qui ponctue une pensée en aparté, quelque chose comme « Sacré Al’ » ou « Bien évidemment! ». D’un geste doux, presque paternel, Phil’ échange la mallette contre un couvert de rôties et de tartinade maison – Al’ hésite un moment mais cède en voyant ce qu’on lui offre : il n’y a plus aucune urgence qui tienne devant une assiette fumante.

« Aujourd’hui?

– Oui, je suis déjà en retard. »

Phil’ soupire une deuxième fois, mais c’est un soupir tout à fait distinct, cent fois plus détendu, mille fois plus amusé que le premier, presque un rire même, mais pas tout à fait.

« Ah, vraiment? T’as rendez-vous avec le primarque? »

Al’ n’a pas rendez-vous avec le primarque, et ça le frappe d’un coup, comme ça, ça le heurte au crâne comme une révélation cosmique. En vérité, Al’ n’a aucune idée de ce qu’il fera une fois de l’autre côté des portes de la cabine. Il ne sait pas ce qu’il dira aux gardes pour les convaincre de faire tomber le pont-levis, il ne sait pas non plus ce qu’il leur chantera pour qu’on lui accorde un droit d’audience avec le monarque, le roi, la matrone, ou toute autre forme d’autorité capable d’adouber Al’ sans trop de questions. Al’ aimerait que les choses soient simples, décidément plus simples, il aimerait trouver une épée, une armure et du courage par chance sur son trajet – être adoubé par le hasard, c’est de cette façon qu’on devient chevalier, n’est-ce pas, Al’?

Il prend une bouchée, la dernière, et se lève, mais Phil’ dépose deux autres rôties dans son assiette et il se rassoit. Les choses reprennent exactement leur cours. Phil’ demande :

« Alors, tu veux toujours jouer aux héros?

– Phil’, j’ai l’impression que vous vous moquez de moi.

– Non, pas du tout, Al’, je ne voulais pas être méchant.

– Pourquoi continuer de me dissuader alors?

– C’est qu’il y a… tellement d’autres options que de faire la guerre. »

Les mots sont matériels, Al’ en est sûr et certain, les mots sont des briques qu’on reçoit au visage.

« La guerre ne m’intéresse pas, Phil’.


– Alors, quoi, Al’, pourquoi faire tout ça? Dis-moi à quoi ça peut bien te servir. À manier une épée? Pourquoi? Pour chasser des lapins, pour couper tes légumes? »

Ce sont des épines qui percent des carapaces.

« C’est autre chose? La gloire? Les lauriers? C’est ce qui t’intéresse?

– Non, un chevalier–

– Le peuple est en guerre, le Domaine est en guerre, les mondes sont en guerre. Les chevaliers, ils partent à la guerre, c’est ce qu’ils font, et ils meurent en ligne de front. »

Ce sont des boulets qui épandent des forteresses.

« Il y a sûrement quelque chose que je peux faire pour rétablir la situation.

– Ce n’est pas ce que tu imagines. Ce n’est pas un monde pour toi. »

Et coup après coup, le royaume tombe en ruine. Un silence de non-retour s’installe. Il n’y a plus grand-chose à faire avec la poussière des murs qui se sont effondrés.

« Je suis désolé, Al’, je ne devrais pas–

– C’est pourtant ce que vous faites. »

Al’ dépose son assiette sur la table, dont une rôtie toute intacte comme ultime déclaration. Il enfile ses béquilles sous ses bras, rempoigne sa mallette, claudique jusqu’à la sortie, fixe le sol. Si Al’ ne lève pas le regard, c’est parce qu’il ne voudrait pas croiser celui de Phil’, il ne voudrait pas partager quelques secondes de plus avec lui, il ne voudrait pas qu’il remarque le triste voile qui masque ses yeux, il ne voudrait pas qu’il en profite pour le percer, pour le pourfendre. Al’ ne se retourne pas lorsqu’il ouvre la porte, et au début c’est un courant d’air glacial qui se faufile entre ses jambes, ensuite c’est un coup de vent qui pousse sur son thorax, puis c’est une bourrasque qui le retient à l’intérieur, mais Al’, il refuse d’être enchaîné une fois de plus à la destinée et à toutes ces choses qui lui filent entre les doigts et Al’, il quitte la cabine sans ne rien ajouter.

Dehors, le soleil ferait jalouser un roi, mais Al’ n’a pas l’intention de regarder vers le ciel. Sa mine est basse, ses épaules sont tombantes, il n’y a plus aucune légèreté dans sa démarche. Il chemine dans le village, il fait bel et bien des pas vers l’avant, mais cette fâcheuse impression de ne jamais parvenir à s’éloigner lui tient tête; il marche et n’arrive plus à dire s’il fuit ou s’il cherche quelque chose. Ses béquilles se posent dans la terre ferme, il aurait peut-être envie que l’une d’elles s’enfonce là dans une motte d’argile un peu humide, qu’elle s’enfonce pour qu’il puisse s’arrêter un moment pour réfléchir, mais rien de tout cela n’arrive, tout se passe malheureusement comme prévu et sa béquille effleure le sol sans l’écorcher. Al’ croise peut-être des villageois sur son trajet, des paysans ou des chevaliers, il ne sait pas, il croise peut-être des chasseurs de sorcières en passant, des tueurs de démons et des créatures des tréfonds, il ne sait pas non plus : il n’a qu’un projet en tête et toutes ces autres âmes errantes comme la sienne ne l’intéressent plus.

Le village borde la forêt qui borde le pont qui borde le château, et ainsi Al’ se dirige à tâtons sur ces terres qu’il ne connaît que des yeux de Phil’. Al’ remarque que les arbres sont moins dignes et moins imposants que la veille, qu’ils ne sont plus que des troncs frêles et arqués, que des branches désarticulées portant tout le poids du monde sur leur échine. Il remarque que les mésanges volent à hauteur du sol, ou presque, que les rongeurs courent plus vite qu’à l’habitude, et que s’il les entend crier c’est parce qu’ils ont peur. Il remarque aussi que la neige est moins pure, mêlée à la vase et à la végétation têtue, mêlée à l’eau stagnante et aux mépris du temps, Al’ marche dans un bassin de boue visqueuse et rien dans cette forêt n’arrive plus à l’enchanter. Il essaie de fermer les yeux une minute pour se concentrer sur le chant des oiseaux, mais leur symphonie brusque et fausse résonne dans un écho venu d’outre-tombe, et cette révélation est tout à fait dommage, pense Al’, qui aurait pu passer des heures à les écouter se faire la cour.

La forêt est de moins en moins dense et ses idées le sont de plus en plus. L’avertissement de Phil’ ne cesse de résonner dans ses arrière-pensées, et il n’y a rien d’assez bruyant qui puisse camoufler cette voix. Al’ n’arrive pas non plus à chasser ces images de guerres qui défilent à l’intérieur de ses paupières, ces images de guerres qu’il n’a ni combattues ni remportées, mais qui, pourtant, semblent soudainement si réalistes. Il a détaillé ces images des millions de fois avant ce jour, il les a imaginées sous tous leurs angles et sous toutes leurs perspectives, mais c’est la première fois qu’il remarque le sang frais sur la lame des chevaliers, c’est la première fois qu’il remarque les hommes qui tombent au combat, ceux qui pleurent, ceux qui crient et ceux qui laissent leur âme pour une bouchée d’honneur. Al’ est bien bouleversé de constater qu’un champ de bataille est beaucoup plus triste quand il est jonché de cadavres.

Phil’ avait peut-être raison, mais son argumentaire perd en puissance alors que le château se dessine au loin; le cerveau d’Al’ est un feu de bois qu’on aurait abandonné derrière soi sans éteindre, un brasier timide et patient, et une idée comme une brise suffit à tout attiser. Poussé par cette nouvelle énergie, par ce souffle d’optimisme dans lequel il se laisse porter, Al’ constate qu’il ne lui reste qu’un pont à traverser avant d’atteindre son objectif, un pont gigantesque qui semble s’étirer sur des kilomètres, peut-être, mais Al’ pourrait sans doute franchir un désert et parcourir le monde entier maintenant qu’il peut presque toucher le château. De là où il se trouve, il n’arrive pas à admirer tout ce qu’il voudrait admirer, mais il peut déjà entrevoir la hauteur des tours, l’épaisseur des murs et la profondeur des caves, il peut déjà palper les murs humides des cachots, il peut déjà sentir la chaleur des torches enflammées sur son visage, il peut déjà s’imaginer la lumière du soleil, tranchée par les créneaux du château, et toutes ces sensations anticipées suffisent à le calmer.

Dans le calme, Al’ décide que la meilleure méthode pour s’introduire dans le château est de se montrer tel qu’il est, non pas en étayant l’authentique raison de sa venue aux gardes – personne ne veut entendre l’histoire d’un étranger –, mais plutôt en retirant toutes les fioritures qui dissimulent ses blessures. À l’embouchure du pont, il vend ses béquilles à un marchand pour une poignée de munnies qu’il redistribue dans la paume d’une mendiante quelques secondes plus tard. Il s’assoit sur le garde-fou pour retirer son attelle, pour défaire les tessons de bois tout noués ensemble. D’un coup, son pied est affranchi de ses obstacles, chaque mouvement est douloureux et chaque mouvement est regrettable mais Al’ ne peut se contenir devant toute cette liberté. Il lui semble que son pied était encabané dans cette attelle depuis toujours, et il en si ravi qu’il ne remarque ni les ecchymoses béantes partout sur sa peau, ni la flaccidité de ses orteils, ni l’inquiétante protubérance à sa cheville. Il enlève le soulier (le seul) qu’il porte à l’autre pied et l’enferme dans sa mallette avec son frère. Et Al’ fait un premier pas sur le pont.

Il n’arrive pas à dire ce qui lui semble le plus désagréable, ce qui l’érafle le plus : la douleur insoutenable dans sa jambe, cette douleur même qui le fait trébucher à tous les cinq mètres, ou le froid insolent du pont contre la plante de ses pieds nus. D’un côté il est transi par le mal, et de l’autre par la glace, et l’extrême mélange de ces sensations parvient presque à faire dérayer ses neurones. Sa cheville endolorie fonctionne à peine et refuse d’obéir au cerveau qui la contrôle, ainsi Al’ se laisse tomber à genoux et continue sa lente parade, sa déplorable et lente parade. Il essaie de se remettre debout, une puis vingt fois, mais la chute est plus vertigineuse et la chute plus souffrante à chaque tentative. Al’ abandonne l’idée d’entrer dans le château avec dignité, puisqu’il ne peut absolument pas abandonner celle d’entrer dans le château.

Toujours à genoux, accroupi entre la honte, l’hypothermie et la douleur, Al’ aperçoit un garde, un deuxième et puis un troisième à l’horizon. Il essaie de les attirer avec de grands mouvements circulaires, ses bras se déboitant presque et s’élançant d’un azimut à l’autre, mais les gardes regardent ailleurs, les gardes regardent toujours ailleurs quand ils doivent regarder autre part. Dans un élan plus pathétique qu’épique, Al’ essaie d’avancer plus promptement sur ses genoux, mais la pierre écorche ses jambes quand la fine couche de glace noire n’y parvient pas. Il a mal, Al’, il s’arrête une seconde pour gémir, a bien envie d’en finir et de se lancer par-dessus le garde-fou, mais il ne faut pas capituler, allons, plus que quelques minutes, plus que quelques enjambées.

Au final, c’est certainement l’un des cris d’Al’ qui happe l’attention des gardes. La main gantée autour de leur épée, ils s’approchent sans urgence. On lui demande s’il peut parler, s’il peut s’identifier, s’il peut au moins faire un son, mais Al’ n’arrive plus tout du tout à se remémorer comment ouvrir la bouche et aligner les syllabes. Il arrive cependant à laisser échapper un « Je vous en prie » viscéral, une imploration calfeutrée sous le brouhaha de ses propres plaintes. Quand un premier garde le tire du sol, Al’ ne se débat pas – bien qu’il n’en aurait jamais eu la possibilité –, il ne lutte pas non plus quand un deuxième l’empoigne à son tour. Il aimerait simplement qu’on lui coupe le pied, ou les deux même, qu’on l’éloigne à jamais de tout ce mal qui suinte sans arrêt sur tout son corps. Il aimerait aussi qu’on le pose dans un amas de couverture au pied d’un feu dans une cabine, mais c’est dans l’autre direction qu’ils se dirigent.

Sans toucher le sol, Al’ est transporté à l’intérieur du château. Il essaie de garder les yeux ouverts pour observer les plafonds en voûte et les œuvres d’art et les courtisans, mais son point d’horizon n’est ni plus très horizontal ni plus très stable, les images devant lui se confondent dans une seule et unique masse de couleurs et de lumières. On le dépose quelques minutes plus tard dans un lit au milieu d’une salle remplie de lits, et on s’assure même qu’il soit bien emmitouflé et de le faire boire avant de le laisser là. Al’ sent le liquide se propager à travers son corps, il le sent estomper les maux et les inconforts sur son passage. Détendu, attendri, décidément amorti, Al’ est plus que satisfait : jamais aurait-il espéré un accueil aussi princier.
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Ouais, j’crois que j’ai bien assez glandé avant d’me mettre à cette notation. Promis, j’vais faire un effort rien que pour toi. Tu sais quoi ? Tu auras même un bonus.

Pas de surprise avec toi, j’aime généralement ce que tu fais et plus particulièrement avec Al’.

Le délire du rêveur, c’est actuellement un peu ma came et tu arrives comme un rail de coke devant mon nez. Cette analogie n’était pas dingue. Bref, il y avait un aspect auquel je pensais il n’y a pas longtemps et tu viens d’me le servir sur un plateau en argent.

Qu’est-ce qui se passe quand quelqu’un cherche à aller à l’encontre des rêves de Al’ ?!

Aujourd’hui, j’ai ma réponse et j’suis assez heureux de ce que j’ai à découvrir. Car, ici ? Il n’est vraiment pas gentil envers ce pauvre Phil’ ! Lui qui venait de cuisiner pour toi ! Vilain. Bref, cinq minutes de sérieux. Ce que j’aime bien avec Al’, c’est que l’enthousiaste qui est difficile à faire changer d’idée. Et ici, nous avons Phil’ qui tente plus de le raisonner que d’aller à l’encontre de ses rêves. Ça, c’est intéressant. Car Al’ ne voit qu’un moyen de l’empêcher ce qui rêve d’être, d’aller à son encontre et il ne cherche même pas à le raisonner. Non.

Il fuit le problème, préférant rêver que d’avoir à affronter cette crainte.

Et ça, c’est une thématique que j’apprécie. La plus grosse occurence que nous avons sur le forum, ce sont des personnes qui vont de l’avant et cherche à affronter ce problème. Limite, 80% du forum est comme ça. D’avoir quelqu’un de lâche, nous en avons peu, j’aime beaucoup et il y en a dans chaque mesure. Ici ? D’avoir Al’ qui préfère se conserver plutôt que d’affronter, j’suis fan.

Bon, après, j’ai un truc à dire ! Quand même. C’est simplement que tes paragraphes sont super grand et j’me suis perdu une fois ou l’autre dans cette lecture. Donc, tu fais c’que tu veux de la remarque.

Voilà, j’ai plus rien à dire ! J’ai vraiment beaucoup apprécier ce rp et le final est cool car il ouvre les portes aux membres du Sanctum pour intervenir ! Ahaha ! On s’verra bientôt, pied-tendre.


Facile : 10 points d'expérience + 120 munnies + 2 PS en Défense ! Tiens, il y a une note dans ton oreiller, il s’agit donc d’un rapport !!! Vite, demande à Primus pour savoir ce qu’il en retourne.
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