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le Mer 16 Jan 2019 - 4:15
Kat’ aussi aurait aimé que les choses se passent autrement. Les choses se passent toujours de la même façon, ici, et quand les choses se passent autrement, c’est qu’elle rêve et que le choses se passent de la même façon. Elle aurait également aimé que son supérieur ait une autre voix, elle déteste son ton de baryton, elle sait que c’est faux, que c’est un ton hypocrite et inventé de toutes pièces. Elle sait que son supérieur, le soir, chez lui, reprend sa vraie voix, une voix apeurée coupée tranchée, un faible hululement qui ne perce ni le silence ni la nuit, un cri de chien battu. Elle sait que les graves qu’il fait tonner au bureau sont une mascarade, une lourde et terrible mascarade, pour dissimuler un complexe d’infériorité ou une envie maladie de dominer. Tous les supérieurs sont comme lui, pense Kat’, tous les supérieurs prennent des grosses voix de monstre, des grosses voix de dragon, des grosses voix fortes et cassantes, et elle aimerait tant que son patron soit différent des autres, mais c’est pourtant la même chose qui se passe de la même façon :

« Kat’, tu peux nettoyer ça avant 5 heures? »

Kat’ aime encore moins le ton que son supérieur utilise pour faire tomber une requête, elle n’aime pas la façon dont il place ses mots et la façon dont il les manipule pour ne lui donner d’autres choix que de tout nettoyer avant 5 heures. Elle aimerait pouvoir se révolter, renverser son bureau, briser toutes les fenêtres du bâtiment, mettre à feu et à sang toute une galaxie, tout ça pour montrer que non, il n’est pas possible de tout nettoyer avant 5 heures. C’est pourtant oui, bien sûr, oui, patron, oui, mon maître, oui, je n’ai rien d’autre à faire que de nettoyer le bureau, c’est pourtant oui, bien sûr, oui, avec plaisir qu’elle laisse entendre. Kat’ regarde le plancher, inondé de papier chiffonné, et elle se résout à croire que la révolution n’est pas pour aujourd’hui.

Mais Kat’, Kat’ n’en veut pas à Al’ d’être parti en laissant ce cataclysme derrière lui, elle ne lui en veut pas d’être parti en ravageant tout sur son passage ou en abandonnant tout ce papier chiffonné comme ultime héritage. Kat’ pense que même un soupçon de rancune serait absurde, elle ne peut pas lui en vouloir d’avoir fait un pas en avant ou d’avoir gravi un échelon, elle-même partirait à la course si les astres un jour s’alignaient. Kat’ en veut seulement à la destinée de l’avoir menée jusqu’ici, elle en veut à la destinée d’avoir décidé que cette vie, au lieu d’une vie de corsaire de l’espace ou d’une vie de sorcière des ténèbres ou d’une vie de commandante d’armée, était ce qu’il lui fallait. Elle réalise qu’il y aurait eu mille autres existences que celle-ci, mille autres existences où elle ne serait pas condamnée à nettoyer la scène d’un carambolage d’avions en papier, et cette réalisation la frappe un moment, un moment seulement, car tout doit être propre pour 5 heures.

Kat’ se penche pour récupérer le premier avion. Elle se demande ce qu’elle doit en faire, mais aucune des solutions qui ricochent à son esprit ne lui semblent convenables. Jeter les avions, non, les déchiqueter, quelle barbarie, les déplier, jamais, Kat’ n’a pas envie d’être responsable d’un tel massacre, elle voudrait plutôt piloter l’un de ces engins et partir loin, très loin de la civilisation. Kat’ décide, à défaut d’une solution plus adéquate, d’entasser les avions de papier dans des énormes sacs en plastique qu’elle entasse une fois remplis dans sa mini-fourgonnette de course. Elle ne sait pas ce qu’elle en fera, elle ne sait pas où elle pourra les placer dans son appartement minuscule, mais la déchiqueteuse est une arme de destruction massive et aucune urgence n’appelle à la déployer.  

Autour de Kat’, les employés sont de retour au travail, plus personne ne fait attention aux origamis qui traînent sur le sol, ils les piétinent comme s’ils n’avaient jamais plané. Les employés pianotent sur leur clavier ils écrivent dans des cahiers ils parlent au téléphone comme si cette journée avait été calquée sur toutes les autres avant celle-ci, mais Kat’ refuse d’y croire. Elle refuse de croire que rien n’aura changé. Elle refuse de croire qu’elle se lèvera demain matin avec cette même amertume, elle refuse de croire qu’elle affrontera les mêmes enfers de circulation, elle refuse de croire qu’elle s’assoira une fois de plus sur la chaise qui lui est destinée à l’entrée du bureau, elle refuse de croire qu’elle s’y assoira avec la même posture, la même désinvolture, la même âcreté pour cette existence qui ne lui appartient pas. Elle refuse de croire à toutes ces énergies négatives, elle les repousse, elle les rebute, elle les fait ricocher loin d’elle, demain, demain, quelque chose aura changé.

Pourtant, 5 heures sonnent et tout, tout est exactement pareil.  

« Tu fais du bon travail, Kat’, merci de rester un peu plus tard pour nettoyer. »

Son supérieur ponctue sa phrase d’un rire gras, encore plus faux que sa voix fausse, elle le sait parce qu’il fait sursauter sa voix quatre fois, et personne ne fait sursauter sa voix quatre fois pour rire. Il enfile son manteau, son chapeau et ses gants (dans cet ordre parce que tout se passe exactement comme prévu), et quitte le bureau en premier. Les employés des sardines mal entassées se ruent ensuite vers la sortie, quittent les uns après les autres, désertent le bureau. Kat’ les regarde partir, personne ne la salue, personne ne la regarde, mais le contraire serait plutôt insensé, personne ne se salue et personne ne se regarde ici. Les lumières se tamisent mais elle ne le remarque pas, déjà trop affairée à déblayer le bureau.  

À 7 heures tapantes, Kat’ récupère le dernier avion de papion dans une filière ouverte et l’enfonce dans le dernier sac de plastique. Kat’ s’arrête un instant pour regarder son œuvre. Rien ne s’allume en elle, pas même une petite étincelle ou l’espoir d’un tison, rien, rien ne la réchauffe. Elle est fatiguée, elle est éreintée, elle est à bout de souffle, mais elle n’est rien de plus, ni ardente ni comblée. Elle ne sait plus quoi faire, alors elle quitte le bureau, ferme les yeux et court à tâtons dans ses ténèbres improvisées. Elle ne se perd pas, ne croise aucun mur, ne perd jamais l’équilibre; elle connaît ce trajet comme si elle l’avait tracé, comme si elle avait creusé dynamité érigé ce bâtiment. Elle ne sait plus quoi faire, alors elle récupère un premier sac de plastique dans sa mini-fourgonnette, et un deuxième, et un troisième, et un quatrième pourquoi pas, Kat’, elle vide sa mini-fourgonnette pour emplir le bureau.

Au milieu de sa forteresse de plastique et de papier, Kat’ empoigne un ouvre-lettre au hasard. Elle poignarde le premier sac qu’elle voit, le déchire, l’égorge, l’éventre, en fait ressortir ses centaines d’avions de papier comme des centaines de colombes. Kat’ empale un deuxième sac, et un troisième, et un quatrième pourquoi pas et, bien vite, se retrouve égarée dans une mare de papier. On ne la voit plus, Kat’, sa silhouette se perd dans les plis et les replis, on ne voit pas non plus son visage, on ne voit pas le sourire qui creuse ses fossettes, on ne voit rien de tout ça, on ne l’entend même pas respirer, on ne l’entend même pas rire, doucement.

Demain, elle ne sera plus là et rien, rien ici n’aura changé.
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le Dim 27 Jan 2019 - 18:54
Chaque matin, quand Thomas croise son regard dans le miroir, il a l’impression de voir son père, et cette impression lui laisse un amer arrière-goût que même un brossage de dents minutieux n’arrive à corriger. La barbe comme de la rosée, les sourcils en brosse, le teint pâle à voir au travers, il lui faut un bon coup de rasoir pour débroussailler tous les traits paternels de son visage. Ça ne suffit pas, pourtant, il sait que le sang de ses aïeuls coule encore dans ses veines, il faudrait utiliser le rasoir d’une autre façon, mais jamais le matin n’est désigné pour un acte aussi morbide. Une saignée, et puis quoi encore? Il lui faudrait bien plus pour se sortir de cet enfer généalogique, une séance d’hypnose, une cérémonie chamanique ou, mieux, un exorcisme. Thomas soupire, tout ça est lassant, tout ça est rébarbatif, ces questionnements le tourmentent chaque jour, chaque jour, c’est la même chose, il jurerait ne pas être un humain, mais bien une marmotte.

Il pleut dehors, et Thomas voudrait ne jamais sortir pour le constater, il voudrait plutôt retourner au lit quelques mois de plus, hiberner en plein automne, le temps de rapiécer toute l’énergie nécessaire et tout le courage qu’il lui faut pour affronter le monde réel. C’est difficile d’affronter le monde réel, même quand on est Thomas et qu’on trône au sommet de pyramide alimentaire, même quand on est Thomas et qu’on donne l’impression d’être une forteresse. Une forteresse, peut-être, une forteresse dont les palissades de ouate sont recouvertes d’un faux-fini de pierre, une incroyable mascarade et rien d’autre. Thomas n’est ni un mastodonte ni un oiseau de buse ni un requin, mais pour garder la face, il devient un peu tout ça en même temps. C’est la loi de la jungle et, sans le moindre doute, San Fransokyo est la plus profonde d’entre toutes.

Une fois revêtu tel qu’il doit l’être (chemise repassée, veston pressé, cravate serrée, souliers cirés, rien de moins), Thomas enfourche son bolide, un modèle de l’année acheté à plein-prix à des fins de luxe et d'ostentation – quand on est un homme de sa stature, il faut prouver qu’on est de cette stature dans une vicieuse et interminable boucle, il faut le prouver à coup de condos de luxe au centre-ville, de villas cossues de Costa Del Sol et de modèles de l’année. Thomas appréhende déjà les bouchons de circulation et les orchestres de klaxons, il sait que la rage des hommes est décuplée en voiture, il sait que la partie la plus profonde de cette jungle sont les plaines de bitume, mais il sait aussi que c’est la seule façon d’en sortir, alors à quoi bon lutter, Thomas?

Il prend la route, évidemment, Thomas ne se laisserait jamais abattre par un peu de trafic – bien qu’il aimerait bien s’avouer vaincu, comme ça, aujourd’hui et sans raison –, non, il en faut bien plus pour le mettre à genoux. Sur le trajet, il essaie de ne pas penser au bureau, il essaie d’esquiver les pensées professionnelles comme il slalome entre les véhicules. C’est bien sûr tout le contraire qui arrive toutes les fois, les bouchons de circulation lui rappellent qu’il perd du temps et que le temps c’est des munnies et alors, c’est inévitable, il pense au bureau et tout est à recommencer. La pression grimpe sur ses épaules comme des millions d’araignées qui pondraient des millions de briques sur leur passage, ses jambes commencent à danser – même si, en vérité, c’est plus un tremolo qu’un tempo –, tout son système se met en veille. Les nombres et les dividendes et les profits lui montent au cerveau, Thomas, on doit produire, Thomas, les chiffres sont plus bas que l’an dernier, Thomas, la guillotine est prête et toute affutée.

Le modèle de l’année est garé et Thomas n’est pas prêt d’y en sortir. Il détache sa ceinture de sécurité, se laisse choir dans son siège, fusionne peut-être avec, n’en est pas tout à fait certain. Il ferme les yeux pour se concentrer, pour faire la transition entre son rôle de simple citoyen et celui d’homme qui réussit envers et contre tout. Les apparences sont cruciales, surtout dans ce monde, surtout dans cette frénésie dans lequel il réussit lui-même; tout est joué pour un détail, on ruine sa réputation pour une cravate nouée trop rapidement le matin, pour un poil oublié ou mal rasé, pour une chemise à peine déboutonnée. Thomas ne voudrait pas tout perdre pour un détail, il ne voudrait pas constater qu’il a tout perdu et que pire, il a perdu tout ce temps pour rien.

En sortant du véhicule, puisqu’il faut un jour sortir du véhicule, Thomas choisit un sourire dans sa banque d’émotions, un rictus à mi-chemin entre la convivialité et l’assurance, des lèvres un peu pincées vers le haut, un peu pour montrer qu’on est chaleureux mais pas trop pour dévoiler ses vulnérabilités. Il entre dans le bâtiment, prend les escaliers pour montrer l’exemple et pour rien d’autre, salue les âmes qu’il croise sur son passage comme s’il les connaissait, mais c’est plutôt le contraire, tout le monde l’appelle Monsieur Thomas et lui n’a aucune idée de qui ils sont. Thomas aimerait parfois pouvoir leur parler et leur demander ce qu’ils ont fait la veille, Thomas aimerait avoir des conversations pour peut-être en retirer quelque chose de rare et d’authentique, mais il n’est pas payé pour de telles activités, l’humanité n’est pas l’une de ses tâches connexes.

Au vingt-deuxième étage, Thomas est à bout de souffle et déjà à vif, il voudrait rentrer chez lui, au sprint cette fois-ci pour pouvoir passer entre les motocyclettes et les camions et les autobus, il aimerait déclarer congé général pour toute l’assemblée et pour toute la galaxie, mais la hiérarchie le dépasse encore de plusieurs têtes, il ne peut pas prendre de telles décisions, ni pour lui ni pour personne. Thomas soupire; encore un de ces questionnements-boomerangs, il ne peut en échapper.

Juste devant la porte du bureau, Thomas aperçoit un avion en papier, très certainement un artefact de l’apocalypse de la veille, et le récupère aussitôt dans un seul et unique frémissement. En se relevant, son regard en croise un deuxième, un troisième, décidément, Kat’ n’a pas très bien terminé son travail, décidément, elle aurait pu rester quelques minutes ou quelques heures de plus pour l’achever en bonne et due forme. Thomas contient sa rage dans un soupir; il est beaucoup trop tôt pour s’adonner à de telles doses de haine. Il décide plutôt d’ouvrir la porte du bureau pour constater que des milliers d’origamis jonchent toujours le sol et que rien, rien n’a changé. Thomas décide d’un coup qu’il n’est pas trop tôt pour s’abandonner à la colère, ainsi cherche-t-il un responsable, il lui faut un responsable, il lui faut un coupable, il lui faut un martyr, il lui faut une tête à couper, mais Kat’, Kat’ n’est plus là et Al’, Al’ a déserté.

Thomas n’est plus Thomas quand il choisit un employé au hasard dans la foule, quand il l’empoigne par le collet pour l’enfoncer contre la baie vitrée du bureau. Il n’est plus lui-même quand il approche son visage du sien, quand il le transperce de toutes les insultes et de toutes les injures possibles, bâtard, personne ne t’aime, c’est ta faute si l’entreprise coule, salaud, t’es une honte pour tes collègues, pour toute ta famille. Il n'est pas non plus lui-même quand il enfonce ses doigts brûlants dans la chair fraiche de l’employé, quand il enserre le cou de sa victime comme un vulgaire rongeur, mais tout s'arrête quand il croise un visage familier dans un reflet de la baie vitrée, tout perd de son ampleur et de son importance. D'un coup, il ne sait plus faire autre chose que de relâcher sa victime, que de lancer les clefs du bureau sur le sol et que de décamper à toute vitesse.

Il y a de ces promesses qu'on doit tenir envers et contre tout, et Thomas, Thomas ne finira jamais comme son père.
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